si Ouattara n’était pas né, il aurait fallu le créer». C’est par ce titre pour le moins flatteur que Le Patriote, journal proche du RDR et de son désormais président d’honneur Alassane Ouattara, barrait la Une de sa parution du mardi 5 décembre dernier. Citant pêle-mêle le projet du futur métro (sic) d’Abidjan, la réalisation du barrage de Soubré et l’organisation dans la capitale politique ivoirienne du dernier Sommet UE-UA et des récents Jeux de la Francophonie, le confrère ne tarit pas dé- loges pour le chef de l’Etat qui aurait fait de la Côte d’Ivoire, en seulement six ans de présidence, un pays «digne, respecté, prospère, modèle et moderne, dans le rassemblement de ses filles et fils».

 

On croit rêver en parcourant, ligne après ligne, cet article à la gloire de celui que les ‘’adorateurs’’ appellent pompeusement «le bâtisseur», celui grâce à qui, poursuit le confrère, «la Côte d’ivoire fait à nouveau rêver, redonne espoir et bénéfi- cie de la confiance de la communauté internationale»… Malheureusement pour Le Patriote, les Ivoiriens, en citoyens avertis et au fait des réalités quotidiennes de leur pays, ont vite compris que ce papier taillé sur mesure ne parlait ni de la Côte d’Ivoire qu’ils connaissent mieux que quiconque ni ne s’adressait à eux, mais justement à la communauté internationale qui leur a imposé cet homme, Alassane Ouattara, dont la gouvernance en deux temps de la Côte d’Ivoire, d’abord en tant que Premier ministre entre 1990 et 1993 puis comme président depuis 2011, ne leur a causé que du tort.

 

Point n’est besoin ici de rappeler que c’est Alassane Dramane Ouattara, car c’est ainsi qu’il s’appelait encore quand il fut nommé chef du gouvernement par feu le président Félix Houphouët-Boigny, qui a mis en œuvre un train de mesures sociales dont les Ivoiriens ne s’en sont jamais remis. C’est lui qui a institué la carte de séjour et traqué les étrangers jusque dans les mosquées, ordonné le raccrochage des enseignants, inspiré la loi liberticide sur la presse, procédé à la privatisation sauvage des sociétés d’Etat et réprimé sans ménagement les démocrates ivoiriens et les étudiants. Après l’échec de toutes ces mesures, il se préparait à réduire les salaires de l’ensemble des fonctionnaires lorsque survint la mort du président Houphouët, le 7 décembre 1993. Et, c’est sans regret que les Ivoiriens le virent partir de la Primature deux jours plus tard. Envoyé au FMI, suite à un arrangement passé avec le successeur du «Vieux», on croyait Ouattara parti pour de bon. Mais c’était mal le connaitre. Il ne supporta pas cette humiliation et se jura de la faire payer à la Côte d’Ivoire qu’il dit chérir aujourd’hui. Il suscita la création d’un parti politique, le RDR, issu des rangs du PDCI et s’appuyant à la fois sur la double thèse de l’ethnie et de la religion, il réussit à rallier à sa ‘’cause’’ des ressortissants du Nord qui venaient, comme par enchantement, de se rendre compte qu’ils avaient été de tout temps exclus de la vie nationale en Côte d’Ivoire. En 1999, un coup d’Etat fit partir Henri Konan Bédié du pouvoir. Inutile de dire que nombreux sont ceux qui y avaient vu la main de Ouattara. Pas seulement pour ses accointances avec les auteurs du putsch, mais surtout pour avoir déclaré à quelques mois de ce coup de force : «Le jour où je frapperai ce pouvoir moribond, il tombera». Et, les tentatives de dé- stabilisation se n’arrêtèrent qu’à son avènement au pouvoir. Sous Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et le RDR veillè- rent à diaboliser et à discréditer le chef de l’Etat aux yeux du monde, à lui coller un charnier qu’ils découvrirent eux-mêmes, des escadrons de la mort, des enfants esclaves, une rébellion… En un mot, à rendre le pays «ingouvernable», comme il (Ouattara) l’avait promis.

 

Depuis avril 2011 qu’il dirige le pays, grâce à la communauté internationale, la Côte d’Ivoire est au plus mal. Ployant sous le poids d’une dette quasi-insurmontable, le pays continue de vivre sous assistanat, l’argent se fait rare, les ménages sont en souffrance, le coût de l’électricité a grimpé provoquant en 2016 des manifestations de colère des populations, les anciens rebelles pourtant intégrés dans l’armée régulière sont sortis plus d’une fois des casernes pour réclamer des arriérés de primes de guerre qu’Alassane Ouattara restait leur devoir, les écoles forment au rabais, les universités sont mal équipées, les centres de santé continuent d’être des mouroirs pour les malades malgré les promesses d’une couverture maladie universelle, les besoins en logements sociaux sont criants, les prisons sont remplies de proGbagbo qui y meurent dans l’indifférence des pouvoirs publics, les ‘’microbes’’, ces petits délinquants joliment désignés sous le vocable d’«enfants en conflit avec la loi» sont une menace constante pour les populations, les hold-up et autres vols à la criée ont accouché d’un slogan empreint d’ironie : «Abidjan est risqué». Et, comme si cela ne suffisait pas, voilà que les jeunes Ivoiriens par vagues entières empruntent les chemins de la migration clandestine vers un ailleurs meilleur, laissant derrière eux un pays qui ne les fait plus rêver. Un signe des temps dont devraient s’inspirer les confrères de la presse proOuattara pour faire profil bas au lieu de servir à leurs lecteurs de vieux mensonges sans cesse réchauffés. Le pays du gré à gré s’est également spécialisé l’art de prioriser le superflu. Un projet de train urbain et non de métro, comme on veut le faire croire abusivement, dont le coût avoisine les 1000 milliards FCFA, vient d’être lancé alors que l’écoulement des produits agricoles, principale source de revenus du pays, est rendu difficile du fait du mauvais état des pistes rurales. Oui, la Côte d’Ivoire est redevenue «fré- quentable» ; Oui, elle est «de retour sur la scène internationale», mais quel bénéfice en tire concrètement chaque Ivoirien ? Absolument rien. Autant le dire, si Ouattara n’avait pas existé, les Ivoiriens n’auraient sûrement pas connu les coups d’Etat, la partition du pays, la sanglante rébellion de 2002, les ‘’microbes’’, le phénomène de «l’argent qui travaille sans circuler», le ‘’rattrapage ethnique’’ et par-dessus tout une si grande désespérance en leur pays. Et, une chose est certaine, la Côte d’Ivoire s’en serait mieux portée.