Cour pénale internationale bientôt le vrai procès de Laurent Gbagbo

Cour pénale internationale bientôt le vrai procès de Laurent Gbagbo

La première phase du procès du président Laurent Gbagbo et du ministre Charles Blé Goudé à la CPI s’est achevée avec l’audition courant janvier du 82ème et dernier témoin de l’accusation. A ce stade de la procédure, les équipes conjointes d’avocats des deux coaccusés peuvent demander la fin du procès et la mise en liberté de leurs clients. Que non, et pour cause ! Arrêter le procès à ce stade, avec l’acquittement ou non des deux prisonniers, laisserait aux Ivoiriens et aux Africains épris de liberté et à tous ceux qui soutiennent le combat de Laurent Gbagbo et qui se mobilisent à travers le monde un arrière-goût d’inachevé. Et d’ailleurs, le 5 décembre 2011, date de sa première comparution devant les juges, l’ancien président avait conclu son adresse à la Cour par le célèbre «Nous irons jusqu’au bout». Une phrase anodine à première vue qui fit rire ses détracteurs, convaincus que l’ancien président ne sortirait jamais de l’enfer de Scheveningen, et qui prend aujourd’hui tout son sens.

 

Les années ont passé. Et, pour le président Laurent Gbagbo dont aucun des té- moins à charge auditionnés pendant près de deux ans n’a formellement produit la moindre preuve de sa culpabilité, c’est maintenant que le véritable procès de la crise ivoirienne va s’ouvrir, avec l’audition, cette fois, des té- moins de la défense. Fini le temps de la grande comédie à laquelle l’on a eu droit pendant cette longue période. Fini également le défilé de témoins venus faire du tourisme en Europe ou raconter des balivernes à la barre pour amuser la galerie. Cette deuxième phase du procès est cruciale. Mis en position de force par des témoignages peu pertinents de l’accusation, les avocats de la défense auront l’occasion dans un premier temps de démontrer, avec des preuves irréfutables, que Laurent Gbagbo est le vrai vainqueur de l’élection présidentielle de novembre 2010 et que ce n’est pas «sa volonté» de se de se maintenir au pouvoir «par tous les moyens» qui a engendré la crise postélectorale, mais bien celle de la France qui voulait à tout prix installer son pion, Alassane Ouattara, à la tête du pays. Le premier point positif de cette grande bataille politicojudiciaire est l’accord obtenu des juges d’étendre le procès au contexte global de la crise ivoirienne. On pourra alors aller aux origines du conflit et situer la responsabilité de tous les acteurs dans cette crise qui aura duré plus de dix ans. Ce sera alors le procès de la rébellion armée qui a frappé la Côte d’Ivoire le 19 septembre 2002.

 

On en saura davantage sur les mains occultes qui ont actionné et financé cette funeste entreprise et sur la destruction au sol de la flotte aérienne de l’armée ivoirienne en novembre 2004 suite à l’opération Dignité. Chacun pourrait alors se faire une opinion sur l’ampleur de la conspiration internationale menée contre un chef d’Etat africain qui ne demandait pour son pays et pour l’Afrique qu’un minimum de considération. On y verrait l’implication de la France, de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, dans la longue crise qui a déchiré la Côte d’Ivoire et endeuillé des milliers de familles parce qu’il fallait absolument que Ouattara soit installé dans le fauteuil présidentiel. Plusieurs angles d’attaque s’offrent ainsi aux équipes conjointes de Me Emmanuel Altit et Geert-Jan Alexander Knoops qui ont désormais toutes les cartes en main. Elles ne compteront donc pas seulement sur des té- moins triés sur le volet, puisqu’on annonce à la barre de grosses pointures, notamment les anciens présidents sud-africain Thabo Mbeki et ghanéen Jerry John Rawlings, l’ex-Premier ministre du Togo, Joseph Kokou Koffi- goh, observateur pour l’Union africaine de l’élection présidentielle ivoirienne de 2010 et initiateur de la pétition pour la libération du pré- sident Laurent Gbagbo, et bien d’autres témoins, parmi lesquels d’anciens ministres du dernier gouvernement mis en place par le président Laurent Gbagbo ou même le président contesté de la CEI, Youssouf Bakayoko, une des pièces-maitresses de ce vaste complot… Des personnalités de haut rang en France et dans le monde, citées dans le conflit ivoirien, pourraient également être appelées à comparaitre, sans compter que le camp Ouattara et les chefs de guerre jusque-là exemptés de toute poursuite, en dépit de leur grande implication dans le conflit, pourraient eux aussi être assignés à comparaitre. Deuxièmement, en s’attaquant aux chefs d’accusation présentés par le bureau du procureur, la défense fera d’une pierre deux coups. En effet, les charges retenues contre Laurent Gbagbo et censées prouver son implication dans tous les crimes contre l’humanité dont on l’accuse portent sur un certain «plan commun» prétendument mis en œuvre par l’ancien président pour se maintenir au pouvoir par tous les moyens, y compris la force. Et, pour ce faire, le bureau du procureur de la CPI a retenu quatre événements précis pour fonder son argumentaire : la répression d’une marche dite pacifique sur la télévision nationale le 16 décembre 2010 qui fit offi- ciellement une trentaine de morts, la répression d’une autre marche initiée par les femmes pro-Ouattara à Abobo le 3 mars 2011 soldée par la mort (sic) de sept d’entre elles, le bombardement au mortier du marché Koné Siaka dans cette même commune le 17 mars 2011 dont on dit que 25 civils ont été tués, et enfin des violences commises par les partisans de Laurent Gbagbo dans leur fief de Yopougon le 12 avril 2011 qui auraient fait 28 morts. Au total, une soixantaine d’individus ont perdu la vie au cours des événements précités. Sans être cynique, on pourrait s’interroger sur la raison ayant poussé la CPI à ne prendre en compte que ce bilan «dé- risoire» comparé à celui plus général de la crise postélectorale qui a, rappelons-le, of- ficiellement fait 3000 morts. Si donc les partisans de Laurent Gbagbo se sont rendus coupables de la mort de 60 personnes, qui a alors tué les 2940 autres ? C’est là aussi un des principaux enjeux de cette deuxième phase de ce procès qui en définitive n’aurait sans doute jamais dû s’ouvrir. Parce qu’à la vérité, la CPI est prise à son propre piège. En voulant coûte que coûte juger Laurent Gbagbo, elle a fait de ce procès un miroir dans lequel elle fait sa propre appréciation de toute sa laideur. «Le temps est l’autre Nom de Dieu», avait prévenu Laurent Gbagbo. Ses ennemis l’apprennent aujourd’hui à leurs dépens.