Henri Konan Bédié n’entend plus s’en laisser conter. Alassane Ouattara qui comptait sur un tacle politique, le Rhdp unifié, pour continuer à tirer les ficelles, se trouve aux pieds du mur. Alassane Ouattara est en train d’être pris au gros piège qu’il a tendu. Il a mené une politique nationale ouvertement à sens unique.

 

Contre l’opposition en général et le Fpi en particulier, il a privilégié la répression aveugle pour l’étouffer. «La ré- conciliation politique se réglera toute seule, car notre coalition représente plus de 85% des Ivoiriens et le Fpi sera bientôt vidé de sa substance», a-t-il déclaré le 28 octobre 2015, à sa réélection pour un second mandat. Et il s’est donné les moyens pour parvenir au dépérissement, par strangulation, du parti déchu le 11 avril 2011 et faire place nette: chasse à l’homme, arrestations arbitraires, interdictions de manifestations, dégel de comptes toujours gelés, harcèlement, condamnations sans preuves… En revanche, il a manœuvré avec une politique de deux poids deux mesures au sein du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (coalition au pouvoir). si les autres partis de la plate-forme (Udpci, Upci, les tendances dissidentes du Mfa et du Pit) sont traités comme des faire-valoir et exclus du partage du gâteau, le Pdci-Rda et Bédié ont un traitement de faveur.

Avec un assaut d’amabilités, Ouattara a placé ses deux mandats sous la responsabilité morale de Konan Bédié, son «aîné». A qui il rend visite de temps en temps à Daoukro (chef-lieu de la région du Iffou d’où Bédié est originaire) ou à sa résidence privée d’Abidjan-Cocody. Le troisième pont d’Abidjan reliant les quartiers de la Riviera et de Marcory porte le nom Hkb, soit l’acronyme de Henri Konan Bédié.

 

«Je voudrais dire à tous ceux qui se font des illusions, Henri Konan Bédié et moi sommes ensemble. Il n’y aura pas de problèmes entre Henri Konan Bédié et moi», a soutenu Ouattara, le 10 septembre 2017, au 3e Congrès ordinaire du Rdr. Dans sa politique de tribu assié- gée avec le «rattrapage», Ouattara a associé étroitement le Pdci-Rda à la gestion du pays, en manœuvrant pour atteindre deux objectifs à court terme: imploser le parti de l’intérieur, et rafler tous les postes électifs pour faire du Rdr, son parti, la première formation politique ivoirienne. L’objectif final, «ré- duire le Pdci-Rda à l’état de vestiges au Nord et de reliques au sud», selon les propos de Georges Djény Kobinan Kouamé, premier secrétaire gé- néral du Rdr.

 

Henri Konan Bédié a parfaitement joué le jeu, en faisant le mort. Il se disait tombé sous le charme de sonallié politique du Rdr, Alassane Ouattara, «bâtisseur infatigable, nouveau développeur de ce beau pays». Et retirait son parti de la présidentielle d’octobre 2015 au profit de la candidature unique du président sortant. Pris dans l’engrenage du pacte du Rhdp, conclu le 18 mai 2005 à Paris, Bédié a été au four et au moulin, tirant les marrons du feu. Au point que Gbagbo l’a comparé à Esaü, cet aîné qui a cédé à Jacob, son cadet, «son droit d’aînesse contre un plat de lentilles» dans la Bible. Mais le sphinx de Daoukro est en train de récolter ce qu’il a semé: sa patience. Et il  bénéficie d’assurances. son comportement de gentleman en 2015 pour éviter, après la grave crise post-électorale ivoirienne, une guerre fratricide entre alliés à la présidentielle fait mouche. Des pays, reconnus comme soutiens à Ouattara, lui sont reconnaissants de ce «don de soi» et des couleuvres qu’il a avalées pour préserver une paix relative en Côte d’Ivoire. Aussi, n’hésitent-ils pas à lâcher ou alors à conseiller à leur poulain qui va finir ses deux mandats constitutionnels de passer le relais, à l’effet de réhabiliter cet ancien chef d’État renversé, le 24 décembre 1999, par «les jeunes gens», c’est-à-dire des soldats mutins. C’est pourquoi depuis le 26 juin 2017, dans un entretien à l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique, Bédié est clair et ferme: «Le Pdci aura un candidat en 2020. Ce sera le candidat unique du Rhdp. Il faut qu’Alassane Ouattara et moi nous entendions sur ce point pour que cette alternance ait lieu». Il a persisté et signé le 19 avril 2018, en faisant fi des chantages et autres menaces administratives dont les limogeages. Avec ou sans la caution des autres partis de la coalition, le Pdci-Rda aura un candidat pour briguer la magistrature suprême en octobre 2020. En effet, la plate-forme autorise chaque parti à présenter un candidat au premier tour.

 

«Cependant, précise-t-elle, les partis du Rhdp s’engagent à soutenir, au second tour, le candidat arrivé en tête des partis signataires de la plate-forme». C’est cette position qu’a défendue Alassane Ouattara, le 6 août 2017, à l’occasion de la commé- moration du 57e anniversaire de la Côte d’Ivoire: «Je veux dire aux uns et aux autres que pour la prochaine élection présidentielle, tous pourront se porter candidat, selon les dispositions de notre Loi fondamentale qui garantit des élections démocratiques et transparentes». Mais aux pieds du mur, Ouattara fait de la résistance, reniant le sens de l’honneur et de la parole donnée. «Tout le monde pourra être candidat, et on choisira au sein du Rhdp», s’est-il dédit le 20 avril 2018 à sa sortie de l’Élysée. Le Rdr, avec sa base aujourd’hui démobilisée, son électorat essentiellement urbain et confronté à des luttes intestines, redoute de croiser le fer avec le Pdci-Rda. Et il y a un contentieux électoral qui est pendant.

 

«A la suite du premier tour de l’élection présidentielle de 2010 (le 31 octobre), il est bon de rappeler que le rang que j’ai occupé n’était pas le mien! Malgré la mauvaise organisation de la direction de ma campagne, j’ai pu noter, preuve à l’appui, que j’avais été spolié d’au moins six cent mille voix et j’en ai informé différentes chancelleries, y compris l’Onuci, le Conseil constitutionnel et la Commission électorale indépendante, qui ont été saisis par mes soins», déclarait, amer, Bédié le 3 octobre 2013, à l’ouverture du XIIè Congrès ordinaire du PdciRda. «Alassane Ouattara n’est jamais arrivé deuxième, et n’était donc pas qualifié pour le second tour,confirme Laurent Gbagbo dans son ouvrage, Pour la vérité et la justice, co-écrit avec le journaliste français Fran- çois Mattéi. C’est Bédié qui était deuxième.»

 

Avec une base galvanisée, l’ex-parti unique est déterminé à en découdre pour reprendre le pouvoir qu’il a perdu par les armes. Car la vengeance est un plat qui se mange froid.