Comme Michel Gueu Gondi chez Côte d'Ivoire Télécom, plusieurs généraux siègent à la tête des conseils d'administration de grosses entreprises en Côte d'Ivoire. 

On peut être général et demeurer un bleu. Le 7 novembre, Michel Gueu Gondi, ex-chef d'état-major du président Ouattara, a été élu président du conseil d'administration (PCA) de Côte d'Ivoire Télécom, l'opérateur historique ivoirien. De l'aveu même de l'intéressé, il n'est pourtant pas un spécialiste du secteur.

 

En acceptant cette fonction, il a répondu à une sollicitation du chef de l'État au moment où il s'apprêtait à faire valoir ses droits à la retraite, après trente-neuf ans passés dans l'armée. "C'est une reconnaissance, une récompense pour ce que j'ai fait pour mon pays", affirme Michel Gueu Gondi.

 

À 62 ans, ce militaire jugé brillant et intransigeant par ses pairs entame une nouvelle carrière dans un monde, celui des affaires, dont il ignore tout ou presque. Pour s'y préparer, il a séjourné en France une semaine, au mois d'octobre, afin de se familiariser avec le groupe Orange, actionnaire à 51 % de Côte d'Ivoire Télécom.

 

"J'ai visité le technocentre de Châtillon [en région parisienne], et j'ai eu droit à beaucoup d'exposés, notamment sur la fibre optique", explique-t-il. Une formation accélérée qu'il a poursuivie à Abidjan en se rendant notamment à la station d'atterrissement du câble sous-marin Africa Coast to Europe (ACE).

 

"Les hommes politiques ne peuvent pas continuer de recaser leurs militants à la tête des grandes sociétés"  dit un financier africain

Commandes

 

Le manque d'expertise du général n'inquiète pas outre mesure l'état-major du groupe français, qui, en tant qu'actionnaire majoritaire, assume totalement l'élection de Michel Gueu Gondi à la tête du conseil d'administration.

 

"Son rôle n'est pas exécutif. C'est la poursuite du mode de gestion qui prévalait avec son prédécesseur, Yaya Ouattara, qui était aussi le représentant de l'État ivoirien", justifie Marc Rennard, directeur exécutif d'Orange chargé de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Asie.

 

Interrogé par Jeune Afrique, un financier, lui-même PCA d'une entreprise, regrette néanmoins la méthode. "Les hommes politiques ne peuvent pas continuer de recaser leurs militants à la tête des grandes sociétés [pour les remercier et parfois les tenir à distance], estime-t-il. 

Ce n'est pas une situation satisfaisante en termes de gouvernance. Cela équivaut à laisser les commandes au seul directeur général, ce qui ne lui rend pas service. Celui-ci a besoin d'être épaulé vis-à-vis des actionnaires et du personnel, mais aussi, parfois, d'être contrôlé pour éviter les dérives."

 

Indépendance

 

Pour assurer leur rôle en toute indépendance, les PCA sont rémunérés. En Côte d'Ivoire, ils perçoivent habituellement entre 4 millions et 5 millions de F CFA par mois (de 6 100 à 7 600 euros environ), auxquels s'ajoutent quelques avantages comme un secrétariat, une voiture de fonction et une prime de carburant.

 

Avant Michel Gueu Gondi, d'autres militaires de haut rang ont été nommés à la tête d'importantes entreprises. C'est notamment le cas de l'ex-intendant général des forces armées François Konan Banny, devenu PCA de Petroci, la société pétrolière nationale, en 2000, quand la junte militaire du général Robert Gueï était au pouvoir.
 

S'il est toujours en poste aujourd'hui, ce Saint-Cyrien, frère aîné de l'ancien Premier ministre Charles Konan Banny, le doit notamment à son soutien à Alassane Ouattara lors de la crise postélectorale. Une prise de position qui lui avait valu d'être débarqué manu militari par Laurent Gbagbo début 2011, avant d'être rétabli en avril de la même année après l'arrestation de l'ancien président.

 

Meneur d'hommes

 

Sa proximité avec le pouvoir, le général d'aviation Abdoulaye Coulibaly, PCA d'Air Côte d'Ivoire, la revendique volontiers. L'ancien pilote personnel de Félix Houphouët-Boigny est un fidèle du chef de l'État depuis longtemps. "Lorsque nous étions au Golf Hôtel [pendant la crise postélectorale], le président Ouattara m'a soufflé son souhait de relancer une compagnie nationale", explique le militaire, qui a dirigé le défunt Air Ivoire de 1979 à 1994.

En juin 2011, c'est au Salon aéronautique du Bourget, en France, que le général est parvenu à convaincre les responsables d'Air France de s'intéresser au projet.

 

Onze mois plus tard, il prendra naturellement la tête d'Air Côte d'Ivoire. "On m'a proposé la direction générale, mais j'ai refusé. Je ne pouvais pas occuper ce poste après avoir été ministre [des Infrastructures et du Transport, en 2000]", argue-t-il.

"Dans le cadre d'une coentreprise dont l'État est l'actionnaire majoritaire, pouvoir compter sur Abdoulaye Coulibaly est une bonne chose. Son expérience, son réseau et ses qualités de meneur d'hommes sont très utiles à la jeune compagnie", constate Pierre Descazeaux, ancien directeur général d'Air France pour l'Afrique et le Moyen-Orient.

 

Double casquette

 

Également PCA ­d'Aéria, la société qui gère l'aéroport d'Abidjan, depuis le débarquement en 2011 de Simplice De Messe Zinsou, le général ne se formalise pas d'avoir une double casquette. "La situation est la même à Dubaï. Le président d'Emirates est aussi celui de l'aéroport. La Côte d'Ivoire veut faire d'Abidjan un hub, et pour cela il faut une grande compagnie", juge-t-il.

 

Une stratégie cohérente, mais qui semble donner la priorité à Air Côte d'Ivoire. Ce qui n'empêche pas Gilles Darriau, directeur général d'Aéria, de saluer le travail de son PCA : "Cela ne tient pas au fait qu'il soit général, mais à ses compétences dans le secteur et à sa bonne connaissance des rouages de l'État. C'est important pour une société qui assure une mission de service publique", résume-t-il. Des louanges confirmées par les derniers résultats opérationnels de l'aéroport, dont le trafic devrait atteindre 1,2 million de passagers en 2013. Un record.

Source : Jeune Afrique |   Mardi 31 Décembre 2013