« Ces gens n’ont peur d’aucune ignominie »
A Marcoussis, d’apres Christophe Notin, auteur de Le Crocodile et le Scorpion, un ≪ officiel-officieux ≫ de la campagne militaire de Sarkozy a Cocody, Dominique de Villepin se serait autocongratule d’un ≪ J’ai fait un coup genial, j’ai donne la Defense et l’Interieur aux rebelles qui vont donc etre obliges de se desarmer eux-memes. ≫ N’estce pas simplement du mepris a l’egard des Institutions ivoiriennes?

N’est-ce pas le refus de reconnaitre l’existence d’un gouvernement elu par le peuple ivoirien ? Notin y voit la une avancee. Mais en pretendant que cette tentative de coup de force obeissait a une intention acceptable, celle d’obliger les rebelles a desarmer,il reecrit l’histoire.

L’Etat français est entièrement mobilisé contre Gbagbo
En fait, il ne s’agit que de justifier a posteriori le role de la
France dans ses mauvaises manieres a l’encontre d’un
Etat souverain. Historien du fait militaire, devenu le specialiste de la crise ivoirienne vue de l’Elysee, Jean-Christophe Notin a ete ≪ encourage ≫ a s’interesser au dossier alors qu’il ne possedait, selon ses dires, aucune connaissance, ni aucune attirance particuliere
pour l’affaire ivoirienne. Or,son livre a reponse a tout. On lui a donne en haut lieu les fiches concoctees par le gouvernement et les autorites militaires francaises de l’epoque :sa page de remerciement est a
cet egard edifiante. Y figurent au grand complet, comme autant de cosignataires fantomes,l’Etat-major de l’Elysee de Nicolas Sarkozy : de Claude Gueant a Jean-David Levitte,conseiller diplomatique, en passant par Andre Parant, le conseiller pour l’Afrique, le general Benoit Puga, chef d’Etat-major particulier du president de la Republique, et tous les membres du Quai d’Orsay, du Tresor public, de l’armee, etc., qui ont participe a l’offensive anti-Gbagbo. Signe a la pointe de l’epee,≪ un ≪ S ≫ qui veut dire Sarkozy ≫ apparait en filigrane derriere le nom de l’auteur.
L’Etat francais est entierement mobilise, comme s’il s’agissait
de la ≪ Grande Guerre ≫. Dans l’exaltation de ce recit epique,un officier de Licorne va meme jusqu’a comparer le courage de ses soldats, lors de l’assaut de la residence de Gbagbo, a celui des poilus de 1914 ! Une allusion incongrue,insultante pour le million et demi de morts francais de la Grande Guerre dont on celebre en 2014 le centenaire. Nos
heros sont tous revenus saints et saufs de leur assaut d’Abidjan,en 2010. ≪ Zero mort ! ≫lance un officier, en fin d’operation.
Dans un plan de communication millimetre, cette epopee de la crise ivoirienne a ete visiblement concue en haut lieu, dans l’optique d’une victoire a l’election presidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012 ;Justification a posteriori de l’intervention francaise, notamment militaire, explication des liens etroits tisses a cette occasion par les responsables francais civils et militaires avec les nouveaux maitres
d’Abidjan, memoire de defense contre d’eventuelles poursuites judiciaires, mais surtout premiere veritable tentative de construction d’un recit global destine a asseoir les accusations portees contre
le president Gbagbo a La Haye.

Le livre Le Crocodile et le Scorpion est tout cela a la
fois.Abidjan meritait autrefois le surnom de ≪ Petit Paris ≫. La ville s’etend du boulevard Mitterand au pont Charles-de-Gaulle, du boulevard Valery-Giscard-d’Estaing, au boulevard Angoulvant ( un administrateur colonial francais),jusqu’a la commune de Port-
Bouet ( le commandant Bouet-Villaumez fut envoye par le
roi de France en 1837 pour negocier des accords avec des
autorites locales). La toponymie de la capitale est truffee de
noms francais. On en rencontre partout, en zone 4 en particulier.
On comprend qu’un francais s’y sente un peu chez lui. Pendant ses dix annees a la presidence, Laurent Gbagbo n’a pas debaptise une seule rue, une seule place, un seul pont, pour en remplacer le nom, comme ce fut fait partout ailleurs apres les independances,par un nom africain.
Le noter au passage eut sans doute adouci le caractere anti-Francais volontairement prete a Gbagbo pour mieux le stigmatiser et le faire detester. On decouvre, en revanche, dans le livre de Notin au rang des ≪ revelations ≫, quelques enormites.A propos de Mamadou Koulibaly, il est raconte qu’il aurait voulu soudoyer les participants a la conference de Marcoussis. Ceux qui le connaissent et apprecient l’ancien
president de l’Assemblee nationale, comme ceux qui le detestent, y compris dans l’entourage de Laurent Gbagbo,partent d’un meme rire inextinguible.

Car s’il est un defaut que l’ex-numero 2 de Gbagbo ne possede pas c’est le gout pour la combinazione. Mamadou Koulibaly, que je connais bien, voit dans tout compromis le risque d’une compromission.
Cette intransigeance sur les valeurs republicaines, trop peu politicienne au gout de ses detracteurs, lui a d’ailleurs souvent ete reprochee Le procureur de La Haye,Fatou Bensouda, qui n’aura pas manque de lire Le Crocodile et le Scorpion, reconnaitra sans doute les pleins et delies
de sa propre calligraphie du drame ivoirien. Jean-Christophe Notin met tout en oeuvre pour tenter de faire croire que Gbagbo etait un dictateur. Par consequent, l’auteur fait feu de tout bois. Probleme : il n’a interroge
aucun de ceux qui auraient donner a voir une autre realite que celle vehiculee par les officiels et les medias francais.Or, cette version de l’histoire a ete mise a mal depuis la chute de Gbagbo par les chercheurs,et surtout par l’equipe de defense du president Gbagbo, menee par l’avocat international Emmanuel Altit,a La Haye, devant la cour penale internationale. Pour credibiliser sa these, Notin n’epargne aucun detail : reunions politiques secretes, commentaires d’officiels francais,mouvements de troupes. Toute la rhetorique se fonde sur un fourmillement de precisions concernant l’action sur le terrain,de 1993 a 2011. Comment mettre en doute le texte ou le nom et le prenom du moindre officier, la topographie des lieux, l’identification
des materiels employes, le calendrier des dates, les heures
des evenements sont si exactement consignes ? Des informations habilement parsemees dans l’ouvrage visent a legitimer l’action francaise, afin de repondre point par point aux objections, et, en prime, a discrediter definitivement Laurent Gbagbo. Dans l’exercice du portrait, Jean-Christophe Notin lache le clavier, et se met a la peinture au pistolet : ≪ (…) tel Charlie Chaplin jouant avec un globe terrestre dans le Dictateur, le President actionne, lui, une ≪ galaxie ≫,dite patriotique, un ensemble d’associations de jeunes ivoiriens desoeuvres, auxquels ses discours colonialistes ont fait oublier leur misere. ≫ Mais parfois le discours presente des failles et la verite transparait.
Ainsi, quand Notin cite l’ambassadeur de France a Abidjan, Renaud Vignal (2001-2002) qui avait ecrit dans son rapport : ≪ Nous disposons avec Gbagbo d’un des meilleurs chefs d’Etat que ce pays peut actuellement avoir. ≫ Allez comprendre… Laurent Gbagbo se souvient du revirement de l’ambassadeur.

Après la défaite de Lionel jospin en 2000, et la victoire
de jacques Chirac, suivie de la prise en main du dossier
ivoirien par Dominique de Villepin, tout a changé, et
Renaud Vignal n’a plus été le même vis-à-vis de moi.
Jean-Christophe Notin ≪ peopolise ≫ sa demonstration par
des revelations croustillantes.Apres l’arrestation du President
: (…) des Francais s’en vont fouiller la residence de
Gbagbo. Sont ainsi decouverts les ≪ classiques ≫ des despotes en goguette, cigares et grands crus, des centaines de paires de chaussures et de tenues,mais aussi un stock consequent de pilules de viagra pour Monsieur et d’heroine brune pour Madame. ≫Simone Gbagbo a ete si deconsideree
dans les medias francais, qu’aucune limite n’est plus respectee a son egard. Meme si l’auteur indique,par une note de bas de page discrete, ignorer si c’est pour sa consommation personnelle ou celle de ses proches ≫.Traitee tour a tour de folle de Dieu, de sorciere
dirigeant ≪ des escadrons de la mort ≫, on la decouvre finalement droguee, ou au mieux,dealer. Ceux qui ont approche Simone Gbagbo, amis ou adversaires,savent que cette revelation n’est pas credible. La
drogue n’a jamais fait partie de l’univers de Simone Gbagbo. Si tel avait ete le cas,comment cela aurait-il pu echapper a tous ceux qui l’ont scrutee sans aucune indulgence pendant dix ans ? Alors que la bulle Gbagbo etait infiltree de toutes parts…
En ce qui concerne la cave du chef de l’Etat, elle ne contenait
rien de plus, et plutot moins,que celle de ses homologues,pour les invitations et receptions,a savoir cave a vins et cigares.

Il ya bien longtemps que je ne fume plus. Du vin, du champagne et des cigares pour les réceptions, il y en avait certainement cent fois moins, qu’il y en a à l’Elysée.Les cigares, ce sont les visiteurs qui me les offraient, la plupart du temps. Et je les offrais à mon tour aux amateurs. Quant à moi, je vois trop bien ce que cette attaque signifie. Pour l’alcool,voyez Ouattara, qui est un buveur de scotch, ou Bédié,qui est plutôt cognac… En revanche, l’évocation de la
découverte de viagra et d’héroïne,j’y vois le summum de
l’expression de la pensée politique française sous nicolas
Sarkozy… Ces gens n’ont peur d’aucune ignominie, et
les voir à l’oeuvre en Afrique montre seulement de quoi ils
sont capables… Chez nous ils ont montré leur vrai visage
; Ce qu’ils devraient dire, ce qui est vrai, c’est que
j’avais sans doute la plus belle bibliothèque de livres
classiques français de toute l’Afrique, et qu’ils me l’ont
entièrement détruite avec leurs bombes incendiaires.
Le livre de Notin s’attachant a demontrer la legitimite et l’efficacite de la campagne militaire d’Abidjan du chef d’armee Nicolas Sarkozy, on apprend, entre autres choses,la mise d’un officier de la DGSE, pour l’ecriture de ses discours de guerre pendant la crise. Ceux-ci furent retransmis par une television satellitaire entierement fournie,installee, et payee par Paris.Comme le fut la note de l’hotel du Golf, ou Ouattara, Soro,leur gouvernement et quelques centaines d’hommes en armes sejournerent pendant plus de cinq mois, alimentes et transportes par nos helicopteres et ceux de l’ONU. Jean-Chris tophe Notin, qui a le souci de la precision, et se veut exhaustif,a peut-etre eu acces au
montant total de la facture de l’expedition. En cette periode
de crise, cet aspect budgetaire interesserait beaucoup de
Francais, et eclairerait sans doute sur le prix accorde par
Nicolas Sarkozy a la victoire de son ami Alassane Ouattara
en Cote d’Ivoire. Certainement beaucoup plus qu’un simple recomptage des voix.

Mais ce detail ne figure nulle part dans ce pave de 441pages. Precisons, donc, que Jean-Michel Fourgous, alors rapporteur du budget de la defense a l’Assemblee nationale,chiffrait officiellement a 65 millions d’euros le cout de l’intervention en Cote d’Ivoire. Le cout annuel de la presence militaire francaise etant estime en 2010 par certains a 150 millions, pour d’autres a 200 millions d’euros.
L’auteur reste malheureusement discret sur le montant
de la facture et son detail en ce qui concerne l’intervention
des services speciaux.
Les vraies confidences de Bourgi sur son propre entretien
avec Gbagbo en 2010 Enfin le recit, par Notin d’une conversation telephonique tenue entre Laurent Gbagbo et Robert Bourgi installe dans le bureau de Gueant a l’Elysee en presence de ce dernier, me laisse perplexe. L’avocat et intermediaire franco-africain m’a confirme l’existence de cette conversation. Mais contrairement a Notin, il ne dit pas que Laurent Gbagbo aurait adopte un ton ou des propos menacants. Notin, peut-etre pour credibiliser le portrait sans nuance qu’il fait de Laurent Gbagbo, lui attribue les propos suivants : ≪ Tu diras a Sarkozy que je serai son Mugabe ! Je ne laisserai jamais la Cote d’Ivoire a Ouattara, je la baignerai dans le sang ! ≫ Apres l’alcool, la drogue,le ≪ bain de sang ≫. Robert Bourgi, intermediaire influent dans les relations entre la France et ≪ son ≫ Afrique, m’a recu dans son cabinet de la rue Pierre-1er-de-Serbie, a Paris, le 29 novembre 2012. Entoure de dessins de sa fille Clarence,filleule de Laurent Gbagbo,des reliques napoleoniennes qui font ressembler son bureau a un musee imperial, de photos encadrees d’Omar Bongo,De Gaulle, et d’une de lui avec Laurent Gbagbo en chemise blanche, il me relate ce fameux entretien telephonique.
Il a appele Laurent Gbagbo,debut decembre 2010, a la demande Nicolas Sarkozy. Acteur consomme, il reproduit le dialogue qu’il a eu pendant quelques secondes avec Gbagbo, haut-parleur ouvert,alors qu’il se trouve a l’Elysee,avec le president de la Republique francaise, et son secretaire general, Claude Gueant. ≪ Je t’en supplie Laurent,laisse la place. Cinq ans, c’est vite passe. Tu te representeras,
et tu gagneras haut la main. Tu auras un statut de chef d’Etat,une chaire d’enseignement, tu pourras aller et venir entre Paris et Abidjan, et voyager dans le monde ou bon te semblera.
Ecoute-moi, tu sais,nous avons le meme age ! ≫ ≪ Non, tu es plus age que moi d’un mois ≫, m’a repondu en riant Laurent Gbagbo. J’ai argumente,supplie. Il m’a dit qu’il ne flancherait pas. Il a fini par me raccrocher au nez… J’ai fondu en larmes. Le president m’a raccompagne jusqu’a l’escalier d’honneur.

≪ Nicolas, tu ne peux pas faire ca, tu ne peux pas ≫, lui ai-je dit. ≪ Si Bongo etait encore vivant,tu n’oserais pas ! ≫ ai-je ajoute sur un ton plein de sous-entendus. Nicolas m’a regarde et m’a dit, au moment de se quitter : ≪ c’est plie, Robert,et je ne changerai rien aux cours des choses. ≫ D’apres ce temoignage, Nicolas Sarkozy avait deja arrete sa position sur le dossier ivoirien,et probablement decide de l’intervention militaire, des le mois de decembre 2010. Une analyse partagee par un homme politique ivoirien d’Abidjan, qui venait souvent a Paris. Il y vit toujours, d’ou
cet anonymat : ≪ Mes amis du Quai d’Orsay m’avaient clairement dit, des fin novembre 2010, que le but de l’Elysee etait de chasser Gbagbo. Les elections n’etaient que le pretexte.L’Etat-major des armees,et toute la machine de l’Etat francais se preparaient deja a l’action ≫. J’ai rapporte a Laurent Gbagbo les propos de Robert
Bourgi. Il s’est contente de hausser les epaules : Quand on me demande si je connais Bourgi, je reponds toujours que je n’en connais qu’un : Albert.Professeur d’universite,politologue, et frere de l’autre,
Albert Bourgi a toujours soutenu Laurent Gbagbo de facon
desinteressee. Robert, visiblement,n’inspire plus confiance
a un Gbagbo boudeur, qui imite d’une main louvoyante
l’ondulation d’une creature insaisissable.La version de Jean-Christophe Notin est invraisemblable :Laurent Gbagbo, meme aux pires moments de sa vie,meme sous les bombes, meme en prison, ne s’est jamais fait menacant ni discourtois. Robert Bourgi le sait mieux que personne : son frere Albert,professeur d’universite a Reims, n’aurait pas entretenu
trente annees de relations amicales,quasi fraternelles, avec un homme qui mangerait de ce pain-la. Pour en terminer avec cet echantillon du ramassis de mensonges parametres comme des tirs de mortier, le recit de la mort de Desire Tagro par Christophe Notin fera date.

Une nouvelle definition de l’expression ≪ passage a tabac ≫. L’assassinat de l’exministre de l’Interieur de Laurent Gbagbo, la machoire eclatee par un tir a bout touchant alors qu’il s’etait rendu aux rebelles avec un drapeau blanc pour parlementer, perdant son sang pendant qu’on l’emmene a l’hotel du Golf, ou il va mourir, devient pour Notin un incident de commissariat de quartier : ≪ ayant ete
tabasse, il succombera le lendemain a ses blessures ≫. Delicat euphemisme. Pourtant Tagro avait recu des assurances des responsables des forces speciales francaises qui assiegeaient et bombardaient
la residence presidentielle. Il a ete abattu sous les yeux des
soldats francais. Deux confidences que m’a livrees Notin, prouvent qu’il n’est pas depourvu de sensibilite.Je lui demande s’il a vu la photo de Simone Gbagbo agenouillee lors de son arrestation,tenue comme un animal par quelques soudards qui posent comme on le fait avec le
gibier apres la chasse. Il me repond avoir vu bien d’autres
photos beaucoup plus affligeantes dans les dossiers qu’on lui a confies, qui prouvent que Simone Gbagbo,comme d’autres, apres leur capture, aurait subi de la part des rebelles des violences inqualifiables.
Les cameras de l’armee francaise ont tout filme, avant, pendant et apres l’attaque de la residence du president Gbagbo. Notin n’at-il pas vu les photos du corps de Tagro ? N’a-t-il pas vu les images de tous ceux qui furent captures dans la residence du President et assassines dans les heures suivantes ? Certains des civils qui allaient etre executes furent, disons-le au passage,sauves par des soldats francais.
Source : Laurent Gbagbo
selon Francois Mattei, Pour la
verite et la justice, Cote
d’Ivoire : revelations sur un
scandale francais, edition du
Moment