La politique serait-elle en train de devenir un jeu d'intelligents chez nous? En tout cas les derniers développements de l'actualité politique font espérer et rêver quand bien même il est à reconnaître que beaucoup d'efforts restent encore à accomplir et aussi qu'il faut demeurer
toujours vigilant. Une fois n'est pas coutume, je dois saluer les autorités du pays qui sont en train de comprendre, même timidement, le sens de notre engagement depuis qu'elles ont fait irruption dans le palais ivoire sous escorte des bombes « démocratiques » sarkoziennes. En dehors du triste épisode d'Abobo où un ministre interdit un rassemblement à un parti politique et des quelques voyous de Yopougon qui ne voient pas venir le vent du changement, enivrés qu'ils sont par les discours haineux de leur parti, il faut confirmer que nos autorités ont pris la mesure du drame qui se préparait en s'arc-boutant sur des décisions farfelues et impopulaires qui ne détendent
pas l’atmosphère social mais au contraire dressaient les Ivoiriens les uns contre les autres.
En laissant le Fpi circuler librement à Abidjan pour tenir ses meetings, je crois que c'est le pouvoir lui-même qui en retire les bénéfices substantiels. Même si le Fpi gagne en mobilisation
et en dynamisme, je reconnais que le pouvoir lui gagne en honneur et en dignité. L'honneur
et la dignité, pour un gouvernement ambitieux, ne sont pas les dernières
des vertus à conquérir. Elles sont au contraire, en mon sens, l'unité de mesure qui fait avoir confiance en tous, aux nationaux comme aux étrangers, ainsi qu'aux investisseurs.
Au demeurant, un pouvoir qui fait de l'honneur et de la dignité, la clé de voûte de son activité gouvernementale, peut transformer ses pires ennemis en amis bienveillants. Le Fpi
et le pouvoir viennent de se donner, l'un à l'autre, des leçons d’adversaires politiques (et non d'ennemis) et d'amis. Et c'est notre pays de façon générale qui gagne. Quand l'opposition tient ses meetings et qu'il n'y a pas de mort, quand il n'y a pas de menace d'interdiction ou de répression barbare comme ce fut le cas dans les premiers moments après le triste 11 avril 2011, même les
ennemis doivent reconnaître qu'un grand bond en avant est fait. C'est pourquoi nous devons considérer le cas d'Abobo comme un acte isolé suscité par quelqu'un qui, protégeant
ses propres intérêts, nuit gravement à ceux de ses propres partenaires qu'il met en danger et
qui n'a pas encore compris que nous autres Ivoiriens, fatigués d'une guerre imposée, aspirons vivre tranquillement aujourd'hui. Ailleurs, la politique est un jeu, un jeu d'intelligents pour le plaisir du peuple. Pourquoi s'obstine-t-elle à ne pas l'être autant sous les tropiques? Le jeu politique construit les nations civilisées et détermine leur destinée. Chez nous, quand il devient un danger
public, il se transforme en charnier du peuple et surtout des plus vulnérables. Si nous voulons
transformer le danger public qu'il est ici en vertu cardinale comme il l'est ailleurs, nous devons systématiquement donner de l'importance à ce que Démosthène nous enseigne : «Il
faut que les principes d'une politique soient faits de justice et de vérité». Il n'y a que la «justice» et la «vérité» qui soient les fondements réels et les tenants du jeu politique. Ils en sont ses arbitres. Quand on veut les biaiser en les substituant à d'autres réalités ou en les instrumentalisant
à d'autres fins, elles deviennent ce que je pourrais qualifier d'amertume de Gustave Flaubert:
«Je n'ai de sympathie pour aucun parti politique ou pour mieux dire je les exècre tous, parce qu'ils me semblent également bornés, faux, puérils, s'attaquant à l'éphémère, sans vues d'ensemble et ne s'élevant jamais au-dessus de l’utile. J'ai en haine tout despotisme. Je suis un libéral
enragé.» En acceptant de revenir sur terre, de sortir de ses propres sentiers qu'il
a lui-même battus, après cette saison d'anomie profonde faite de haine et de mépris envers ses opposants, le pouvoir d'Abidjan veut certainement tenter de rétablir la dynamique du
jeu politique, redorer son blason. Cela est à son honneur. Mais, il n'est pas sûr que les intérêts en jeu en ce moment entre «héritiers» (qui doivent gérer maintenant la politique et la sciatique) qui se regardent en chiens de faïence garantissent la faisabilité et la fiabilité d'un tel projet
politique. Et cela constitue un des dangers contre la politique sous nos tropiques : quand elle est envahie et pris en otage par des apprentis politiciens qui confondent politique et kalachs, préséance et gouvernement, enrichissement personnel et bien commun. Ainsi, quand le jeu politique
veut être sincère, il faut lui trouver des hommes capables de l'assumer et non le confier à des braconniers politiques qui ne pensent qu'au bout de leur fusil et au contenu de leur besace. Comme une compétition sportive de haut niveau, le jeu politique exige des sportifs qualifiés,
formés à la rigueur et à l'intelligence de la tâche et dont le respect des règles
et de l'adversaire font partie intégrante de ce jeu. Le danger qui guette encore et pour longtemps
notre pays, c'est la nature même de ceux qui viennent à la politique. Sont-ils compétents pour faire de la politique? Comprennent-ils vraiment le sens de leur engagement? En définitive, quelles sont leurs motivations réelles en s'inscrivant en politique? Ces questions sont à débattre
dans les officines politiques pour tracer une lisibilité précise à l'action politique dans notre pays en
la débarrassant des incompétents et autres suppôts qui entrent en politique avec canons, gris-gris, copains, copines, marmites et casseroles pour se remplir la bouche, le ventre et les poches. Malheureusement, c'est le sombre spectacle auquel nous assistons depuis la triste nuit du 11 avril
2011. Mais, ne désespérons pas.
Père Jean

notre voie