Que ce soit en tant que conférencier invité par l’Onuci et la F r i e d r i c h Ebert Stiftung pour disserter sur le rôle des partis politique dans le contrôle du secteur de la sécurité en Côte d’Ivoire ou lors de ses multiples rencontres avec les populations et la société civile, le président de LIDER, le Pr. Mamadou Koulibaly a pris l’habitude de poser une question à son auditoire : Que faire de la garde prétorienne de Ouattara à l’issue de l’élection présidentielle de 2015?

En effet, l’actuel président de la République, dans le
sillage de la crise postélectorale,a mis en place une
garde prétorienne de 5000 personnes environ. Cette
garde issue des forces armées des forces nouvelles
(Fafn) lui est rattachée par des liens privilégiés et fidélisés
qu’elle a construits avec son arrivée au pouvoir.Ces forces sont donc politiquement liées à Ouattara plus qu’à son régime,au régime plus qu’à l’Etat et à l’Etat plus qu’à la République.

Elles font office de forces de dissuasion du régime et semblent bien réussir, pour le moment,tant que le père fondateur est en place. La garde prétorienne composée
des forces spéciales et autres factions gérées par les ex-com’zones au coeur de la République et au service du sommet de l’Etat n’encourage pas les réformes de l’armée. Elle se comporte comme une compilation de milices privées au sein de l’armée et ressemble plus à des
conquérants qu’à des soldats d’un état de droit.Mais le droit de l’Etat impose ces forces de sécurité,qui sont loin d’être républicaines, même si on les affublées de ce patronyme.
Arrivées au pouvoir dans la dynamique de la crise ivoirienne, elles sont en effet liées non pas à la République, mais plutôt au président de la République
qui est toujours président de son parti politique, en
violation de la loi fondamentale,sans que cela ne
gêne ni le Conseil constitutionnel,ni le Parlement.

On peut présumer que le système est sous contrôle du président-fondateur jusqu’en 2015. Mais que se passerait-il au cas où Ouattara perdait les élections?
Que se passerait-il pour cette garde prétorienne et les autres forces pro-Ouattara au coeur de la machine sécuritaire de l’Etat si un membre actuel de l’opposition arrivait au pouvoir en octobre 2015?
Comment une République dirigée par Mamadou Koulibaly
s’accommoderait-elle des soldats qui ont juré fidélité
et qui sont des militants avérés des différentes branches armées du Rdr, qu’on les appelle Fn ou Fafn ou Frci ?
Comment s’accommoderait cette garde prétorienne
avec un opposant devenu président de la République
en 2015 ?
Mais, on peut admettre aussi que la présence même de ces forces pro-Ouattara au moment des élections assure une dissuasion telle qu’aucun opposant ne puisse gagner
ces élections de 2015.

Cette hypothèse n’est pas moins probable que la précédente.Dans ce cas de figure,projetons-nous dans
l’après 2015. Supposons que Ouattara gagne les élections et qu’il est dans son second mandat 2015-2020. Admettons qu’il n’envisage pas se représenter aux élections présidentielles de 2020. Cette hypothèse ouvre la perspective d’un renouvellement d’équipe gouvernementale. Il y aura donc un changement de président après 2020.Entre 2016 et 2020, nous entrerons ainsi dans une guerre de succession au coeur du système Ouattara.
Le chef auquel les troupes constituées depuis 20 ans sont attachées, au point d’avoir conduit pour lui une rébellion de dix ans, doit laisser la place à un autre chef qui aura
moins de légitimité et dans un parti politique en ébullition
ou en reconstitution autour de ce nouveau messie charismatique et historique. Une guerre des héritiers de Ouattara est donc à envisager après 2016 et avant 2020. Quels en seraient les protagonistes dans le camp Ouattara?

Avec quelles forces vont-ils mener leurs combats?
Lequel de ces protagonistes contrôlera la garde prétorienne ? Comment les différentes factions qui composent cette garde prétorienne vontelles se comporter dans ce «Game of Thrones» saison 2020 made in Côte d’Ivoire? Nous sommes au coeur de la question sécuritaire qu’aucune réforme actuelle du secteur de la sécurité ne peut éviter.
Le Rdr, aujourd’hui unifié autour de Ouattara, va-t-il
résister aux guerres intestines que sa succession va
déclencher ? Quelles conséquences ces guerres vont-elles avoir à partir de 2015 sur les Frci ? Sur les com’zones ? Sur l’armée ?
Sur la police ? Sur la gendarmerie?La guerre des clans qui suivra va-t-elle ou non avoir un impact sur l’Etat ? Sur la République ?
Sur les populations civiles ? La réforme du secteur de la sécurité (Rss) entamée peut-elle dès maintenant anticiper cette crise au sein des Frci ?

Dans tous les deux cas de figure, que Ouattara gagne
ou perde les élections présidentielles à venir, la question se pose déjà de savoir ce que deviendra la garde prétorienne qu’il a constitué autour de lui et qui protège son régime comme une milice avec ses chefs de guerre directement attachés au président de la République lui-même.
Que deviendront les chefs de guerre dans une Côte
d’Ivoire en émergence ?
Peut-il y avoir compatibilité entre les chefs de guerre
au service d’un président de la République et une
prétendue émergence économique ? Faut-il dissoudre
ces forces spéciales avant les élections et considérer qu’avec le second mandat de Ouattara ou bien avec le départ de Ouattara battu en 2015,leur mission serait terminée? Et qui va les dissoudre,ces chefs de guerre qui depuis 2000 n’ont rien fait d’autre que la guerre, le trafic hors-la loi et l’affairisme? Faut-il les mettre à la retraite et leur verser une rente viagère ?
Ils seront de vieux soldats.

Ils seront de riches rentiers.Mais ils resteront des militaires incompétents,claniques, violents et si on
applique les résolutions 2151 et 2162, ils n’auront
certainement plus leurs places dans l’armée nationale.
Faut-il leur organiser des départs volontaires et
à quel prix ? A quel coût ?
Que va-t-on faire de ces autorités militaires devenus
des militants politiques ou de ces militants politiques
devenus entre temps autorités militaires ?
Au-delà des chefs de guerre, des com’zones,que vont devenir leurs troupes ?
Peut-on envisager renouveler leur encadrement et leur mise sous l’autorité du chef d’étatmajor des armées ? Faut-il envisager leur reprofilage et leur mise à disposition
des futurs présidents de la République ?
Peut-on construire une nouvelle armée, une nouvelle police et une nouvelle gendarmerie avec la logique des
forces qui prétendent avoir gagné une guerre et avoir
droit à un butin ?
Ces interrogations du Pr.Mamadou Koulibaly s’avèrent
être un véritable casse-tête pour ses interlocuteurs.

L’auditoire de la conférence du 5 août 2014 à l’Onuci, composé de députés de l’assemblée nationale,de membres du corps diplomatique, des forces armées nationales et internationales, de la société civile et des partis politiques, comme les populations avec qui il échange dans les communes d’Abidjan et à l’intérieur du pays se montrent souvent désemparés face à ce questionnement.
Faut-il pour autant perdre espoir et accepter la situation actuelle comme une fatalité?
LIDER, qui travaille depuis longtemps sur la question
et pour qui il est urgent de construire une doctrine de
défense et de sécurité qui soutiendrait un concept cohérent d’emploi des forces et une loi de programmation
militaire, pense que non. Il va falloir aborder courageusement ce sujet et surtout mettre en
oeuvre les actions qui pourront ramener la sérénité
et l’apaisement dans le quotidien des Ivoiriens.

La sécurité est l’affaire de tous et il est urgent que M.
Ouattara et son gouvernement,qui jusqu’ici n’ont
montré aucune motivation à apporter les correctifs
nécessaires au dispositif sécuritaire et ont totalement
failli à leur engagement d’organiser de grands débats nationaux sur les grandes questions de société, en particulier sur le rôle des institutions – l’armée en étant une –,commencent à faire preuve de volonté politique,
de sérieux et de célérité dans le traitement de
cette question.
LIDER News
26/08/2014