interview realiser par notre voie

Le pouvoir ivoirien a récemment annoncé le retour  massif des soldats ivoiriens refugiés au  Togo. Après l’arrivée de quelques uns d’entre  eux, l’attente risque d’être longue pour la très  large majorité. En témoigne cet entretien avec le commandant Aka Tchao (nom d’emprunt pour des besoins de sécurité), porte-parole des  Fds en exil.

Notre Voie : Vous êtes particulièrement sollicités  ces temps-ci par le régime  Ouattara ?

Commandant Aka Tchao : Effectivement parce que récemment quand le Commandant Allah (porte-parole du  ministère ivoirien de la Défense,ndlr) est arrivé avec le substitut de l’ambassadeur Ehui Koutouan Bernard et  quelques soldats ghanéens à  Lomé (Togo), il a demandé à croiser tous les militaires.

Nous étions 11 soldats à être  au rendez-vous à l’Hôtel Paradis   où ils nous ont reçus. Le Capitaine Beugré de la gendarmerie,notre porte-parole    au niveau de Lomé, était absent   ce jour-là. Par contre,était présent le Caporal Lath  Méliane du Gspr...

N.V.: Pourquoi signalezvous de façon particulière la présence du Caporal Lath Méliane à cette rencontre ?

Cdt A.T: Vous le saurez au  cours de nos échanges.

N.V.: Que s’est-il passé  avec le Commandant  Allah ?

Cdt A.T : Il nous a demandé de rentrer en Côte d’Ivoire. Malgré l’absence de notre porte-parole, nous lui avons quand même dit qu’il est bien  beau de regagner son pays parce qu’on n’est mieux que chez soi, mais qu’il y a actuellement   l’insécurité en Côte  d’Ivoire. Nous avons surtout  dit que le président Laurent   Gbagbo ne peut pas être en   prison et puis on va nous demander de regagner notrepays comme si de rien n’était.   Et que nos différents chefs de   corps ne peuvent pas être en prison pendant qu’on nous  demande de rentrer au pays.   Nous avons aussi dit au Commandant  Allah qu’il ne peutpas nous demander de rentrer   au pays pendant que certains   des nôtres sont en train d’être tués dans leurs propres maisons  en Côte d’Ivoire. Nous   avons donc dit : « Vous, Commandant   Allah, allez-y dire à Ouattara que s’il y a vraiment   la sécurité en Côte   d’Ivoire, comment allons nous  regagner nos domiciles  avec nos enfants et nos   femmes alors que nos maisons   ont été pilonnées et détruites? »

N.V : Et que vous a-t-il répondu?

Cdt A.T: Il a dit qu’on va   nous laisser, pour l’instant, dans les casernes en attendant  qu’on nous cherche des   maisons. Et c’est sur ce point   que nous nous sommes quittés  ce jour-là. Mais en convenant  avec les émissaires    d’Alassane Ouattara d’un   autre rendez-vous, le lendemain,
en un autre lieu de la   ville de Lomé. Nous sommes   ensuite allés dans un maquis   qu’on appelle chez Guizo où le   Commandant Allah nous a offert   une collation avec les étudiants membres de la Fesci.

C’était en présence du président  des réfugiés ivoiriens au   Togo, Cheriffou Mamadou.  Après, le Commandant Alla   nous a remis la somme de   50.000 Fcfa. Les militaires   présents ont reçu 5.000 fcfa
chacun. Il nous a dit : « c’est   pour payer votre transport.  On se retrouve demain à  l’Hôtel Le lion d’or ». Nous   nous sommes rendus, le lendemain,  au lieu indiqué.

N.V.: Et là, qu’est-ce qui  s’est passé ?

Cdt A.T: Il s’est trouvé que ce   jour-là, déjà à 6 h, le capitaine   Beugré qui n’était pas là la  veille, se trouvait avec le Commandant   Allah alors que  notre rencontre était prévue  pour 14 h. Il était avec Mlle
Lath Meliane. Qu’est-ce qu’ils   se sont dit ? Nous ne le savons   pas. Mais on n’avait pas besoin
de sortir de Polytechnique   pour deviner qu’ils sont  allés faire connaître au Commandant Allah notre mémorandum  contenant, par   ailleurs, toute la liste des militaires  en exil au Togo.

 

 

N.V.: Mais malgré tout,   vous êtes allés à la rencontre   de l’Hôtel Le lion   d’or ?

Cdt A.T.: Oui. Lorsque j’ai   fini de lancer le fixe, séante tenante  dans la salle, le Capitaine  Beugré a pris la parole  pour tendre le mémorandum   au Commandant Allah alors  qu’on savait tous ce qui s’était  passé dans la matinée. Ne voyez-vous pas que quelque   chose cloche ?

N.V.: Qu’est-ce qui pourrait clocher, selon vous ?

Cdt A.T.: C’est du flou tout  ça. Vous rencontrez le Commandant  Allah à l’insu de  nous tous, vous lui faites lire   le mémorandum et vous faites   comme si rien ne s’était passé.  Donc vous nous utilisez ?
Parce que c’est tous ensemble   que nous devrions déposer le   document qui implique plusd’une personne. Il y a au  moins 250 éléments des Fanci   inscrits sur ce document. S’il  doit être remis à quelqu’un, il   aurait fallu qu’auparavant,  nous nous soyons tous mis  d’accord. Mais il ne faut pasutiliser la présence de 11 militaires à une rencontre pour  exposer tous les autres militaires réfugiés au Togo.

N.V.: Que s’est-il ensuite  passé ?

Cdt A.T: C’est le Capitaine  Beugré qui a encore pris la parole  pour demander au Commandant  Allah pourquoi il   veut nous envoyer en Côte  d’Ivoire. Celui-ci a répondu  qu’il a été envoyé par le président
Ouattara pour nous demander  de rentrer au pays et  qu’il va se charger de notre  sécurité.Nous lui avons demandé  le sort qu’on nous réserve  parce qu’on entend   Ouattara, dans ses discours,nous menacer pour avoir pris  fait et cause pour la République  en combattant la rébellion  armée. Quelles dispositions ont été prises  pour que nous regagnions,  une fois au pays, nos différentes  unités sans aucun problème? Prenant à témoin le  représentant de l’ambassadeur  Ehui Koutouan Bernard,le Commandant Allah a promis  de transmettre nos préoccupations  à la présidence  pour trancher.

N.V.: Avez-vous donné  votre accord pour rentrer   au pays ?

Cdt A.T.: C’est vrai qu’à cette  réunion, le capitaine Beugré a  dit qu’il va aller voir sur le terrain
et puis revenir nous dire   ce qui nous attend si nous  rentrons effectivement en Côte d’Ivoire. Nous avons
donné notre accord de principe  parce que ces gens-là ne  pouvaient pas passer outre  nos officiers supérieurs du   Ghana et venir vers nous, au  Togo, pour s’en aller avec certains caporaux. Ce n’est pas
normal. Qu’est-ce que les officiers  supérieurs du Ghana vont dire de nous demain ? Ils vont prendre les soldats du  Togo pour des traitres.

N.V.: Pourquoi ditesvous   cela ?

Cdt A.T.: C’est comme ça, il  faut que ça commence au  Ghana, ça vienne au Togo  puis le mouvement continue  au Bénin etc. C’est comme ça  qu’on a toujours fait les  choses. Maintenant Beugré dit qu’il s’en va. Méliane dit  qu’elle s’en va. Kipré dit, lui, il  s’en va. Gballou aussi dit qu’il  s’en va. On dit OK ! Mais
nous, on reste au Togo.

N.V.: Est-ce ces quatre  militaires qui ont accepté  le rapatriement volontaire?
Cdt A.T.: Oui, seuls ces quatre  ont levé la main pour dire  qu’ils rentrent au pays. Alors,nous leur avons souhaité un  bon retour parce que cela va  permettre à chacun de voir de  quoi tout cela retourne.

N.V.: Mais pourquoi on a  annoncé votre retour massif en Côte d’Ivoire ?

Cdt A.T.: Après cette rencontre, nous avons entendu le  président Ouattara affirmer sur la radio française Rfi que  250 militaires vont quitter  Lomé pour Abidjan. Automatiquement, nous avons joint le
Capitaine Beugré pour lui demander  s’il en savait quelque chose. Il nous a répondu que non. Nous en avons fait de même avec tous les autres militaires. Personne ne semblait savoir de quoi il étaitquestion. Nous étions d’ailleurs curieux de voir ceux qui vont effectivement partir.

N.V.: Pourquoi ?

Cdt A.T.: Nous étions  convaincus que ceux qui répondraient à l’appel d’Alassane Ouattara n’iraient pas
au-delà des quatre qui avaient levé la main en présence du Commandant Allah. Mais nos soupçons étaient déjà portés sur le Capitaine Beugré et Lath Méliane d’avoir remis notre liste comprenant
les quelque 250 noms des militaires à l’ambassadeur Ehui Koutouan Bernard qui est arrivé ici par
la suite avec son fils. Parce que nous savons qu’ils les ont appelés et reçus à l’Hôtel Paradis.
Nous pensons que c’est eux qui ont donné la liste des soldats. Mais ça, c’est leur affaire.
On ne peut pas regrouper tous les problèmes pour les régler de façon globale. Ouattara aurait dû faire prévaloir le dialogue afin que chacun expose au mieux son problème. Mais en définitive,
seulement 6 personnes se sont présentées pour le départ volontaire des militaires résidant à Lomé. Ils se sont  par la suite déportés sur le camp des réfugiés ivoiriens d’Avepozo avant de mettre le
Hcr dans le coup. Là-bas, au Hcr, le représentant a demandé s’ils étaient effectivement
candidats au départ volontaire. Ils ont répondu par l’affirmative. Et il leur a fait remplir les formalités
d’usage.

N.V.: Les 6 candidats au  rapatriement volontaire sont-ils effectivement des militaires ?
Cdt A.T.: Sur les 6 personnes, j’en connais 5. Je crois que le 6ème doit être un élément d’un groupe d’autodéfense. Ils se sont inscrits et ils sont partis au Hcr qui leur a remis leurs documents. Et
ces personnes-là se sont déplacées deux à deux à l’Hôtel Paradis. C’est ce qui a d’ailleurs
intrigué tous les autres militaires. 

N.V.: Pourquoi trouvaient- ils cela suspect ?
Cdt A.T.: Les militaires se demandaient ce qui leur serait réservé avec le départ de ces 6 éléments. Nous les avons rassurés qu’il ne leur arriverait rien après le déplacement des autres à l’Hôtel
Paradis puisqu’ils ne sont pas candidats au rapatriement volontaire. Il faut indiquer que le fils de l’ambassadeur Ehui Koutouan Bernard a dit à Lath et au capitaine Beugré de nous dire que ceux qui resteraient au Togo le feront à leur risque et péril. Parce que si ceux qui se sont inscrits
sont partis, on viendra les prendre de gré ou de force.

N.V.: Pensez-vous que vos vies sont effectivement  en danger au  Togo?

Cdt A.T.: Sait-on jamais ! Nous avons pris attache avec les services de la Protection
du Hcr qui nous ont rassurés que si nous ne sommes pas tentés par le retour dans
notre pays, nous pouvons rester au Togo sans problème. C’est ce message que nous avons diffusé à tous les militaires exilés au Togo pour ramener la sérénité dans nos  rangs.

N.V.: Si toutes les conditions   de retour sont réunies,  rentrerez-vous au  pays ?
Cdt A.T.: Si nous devons  rentrer à Abidjan, nous rentrons  avec la liberté du président
Laurent Gbagbo  d’abord. Si le général Dogbo   Blé n’est pas libéré, quel militaire viennent-ils chercher ici
? Nous sommes en exil et  nous sommes même totalement  démunis, mais tant quenos chefs sont emprisonnés dans des conditions indescriptibles,  personne ne s’en  ira. Dans l’armée, tant que
ton chef n’est pas libéré, tu ne  bouges pas. Eux-mêmes le savent  très bien. Nous n’avons
jamais envoyé Lath Méliane  et le Capitaine Beugré en Côte  d’Ivoire pour négocier unquelconque retour. Ils sont  partis pour leur propre business.  Nous ne les avons jamais envoyés.

N.V.: Qu’est-ce vous fait  croire qu’ils sont retournés en Côte d’Ivoire pour  cela ?
Cdt A.T.: Parmi les 6 personnes  qui sont parties, deux  sont revenues au Togo. Le Capitaine
Beugré et le Caporal  Lath Méliane du Gspr avaient  pris leurs quartiers à l’Hôtel  Paradis où ils ont été rejoints  par deux autres personnes  venues du Bénin. Et depuis,  on apprend dans la presse
que des soldats ivoiriens en  exil sont en train de rentrer  en Côte d’Ivoire. Mais de quels soldats parle-t-on  puisque nous sommes toujours  en exil. A part le seul  voyage où on comptait les 5
militaires, aucun soldat à  Togo ou au Bénin, n’est rentre  en Côte d’Ivoire. On imagine
aisément comment se  recrutent tous ces individus  qui remplissent les avions et  qu’on assimile aux militaires  exilés.

N.V.: D’où viennent ces  personnes qu’on annonce  en Côte d’Ivoire  comme des soldats ivoiriens rentrant d’exil ?
Cdt A.T.: Allez-y leur demander  d’où ils viennent ?  Parce que nous sommes en  place. Que Lath Méliane et  Beugré sachent avec leurs  commanditaires que nous  sommes des soldats traqués  pour avoir défendu notre patrie  attaquée par les rebelles.  Nous ne nous laisserons berner  pour rien au monde.

Interview réalisée par  Robert Krassault
ciurbaine@yahoo.fr
Envoyé spécial à Lomé (Togo)