LE DOSSIER D’AUJOURD’HUI

CÔTE D’IVOIRE. LE ZOUGLOU ÉPINGLE DIX ANNÉES DE SÉGRÉGATION ETHNIQUE DANS LE PAYS

En Côte d’Ivoire, ce n’est pas le retour du Premier ministre ivoirien à Abidjan, après deux mois de soins en France qui fait l’actualité; encore moins Bertin Kouadio Konan dit KKB dont la candidature a été retoquée par la cellule électorale du PDCI pour manque de justifications pour plusieurs pièces du dossier de candidature… C’est plutôt la sortie de l’album « Héritage » de Yodé et Siro, qui déclenche toutes sortes de passions depuis quelques jours. Son titre : « monsieur le président c’est comment ? » résume à lui seul la politique de ségrégation ethnique qui a cours dans le pays depuis le 11 avril 2011 et les crispations des supporters du régime qui sont dans le déni.

On n’avait jamais vu une telle frénésie autour d’un album et, toutes proportions gardées, il faut remonter à la sortie de « Brigadier Sabari » d’Alpha Blondy, au milieu des années 80, pour voir une telle effervescence autour d’un disque. En fait, en plus d’être bien achalandé et habillé des rythmes grisant de l’ambiance facile abidjanaise, l’album ‘’Héritage’’ porte surtout une critique féroce sur la gestion du régime d’Alassane Ouattara, comme sait d’ailleurs se l’imposer le rythme : « en zouglou, gbê est mieux que drap ! » a-t-on coutume de dire.

Un pays PPTE

Le titre « président, on fait comment ? » évoque tour à tour la vacuité du discours sur la croissance forte dont se gargarise le gouvernement pour défendre son action alors que les Ivoiriens ne mangent pas à leur faim ou encore ce slogan : l’argent qui travaillerait. « On dit ya pas l'argent au pays. Et tu dis que l'argent travaille. Mais l'argent là ça travaille pour qui ? », la construction d’infrastructures routières grâce au PPTE « soutrali (obole) des pays pauvres » alors que le gouvernement aurait voulu que les populations retiennent qu’il travaille vraiment…
Bref, à Abidjan, c’est comme si les opposants de Ouattara attendaient cette revanche comme une de plus sur l’histoire, surtout que Yodé et Siro n’ont pas été tendres envers aucun pouvoir. Courageux, ils avaient déjà osé accuser la junte militaire de faire la chasse aux sorcières avec son discours sur le « et » et le « ou » après avoir mis une grosse tarte à Henri Konan Bédié dans un précédent album dénonçant le tribalisme encouragé par le gouvernement. Même Laurent Gbagbo dont certains accusent les deux artistes d’être proches a eu son lot de titre au vitriol, notamment sur les détournements de deniers publics…

Pourtant, plusieurs jours après, les supporteurs du chef de l’Etat en ont encore les joues qui brûlent. L’un de ses ténors, l’ancien fesciste Doumbia Major, a dénoncé dans un article posté sur des réseaux sociaux que la critique de la ségrégation ethnique ne correspond pas à la réalité mais peut apporter la moindre preuve. Yodé et Siro avaient, eux, dans une image fort saisissante résumé la gravité de la situation : « plus de 60 ethnies dans notre pays. Aujourd'hui du rez-de-chaussée jusqu'au dernier étage, du gardien jusqu'au directeur, ce sont les Bakayoko ou bien les Coulibaly seulement qui mangent », ont-ils dit pour dépeindre la réalité de cette ségrégation qui a cours depuis avril 2011.

Enrichissement inconsidéré, dépenses somptuaires

Yodé et Siro ajoutent d’ailleurs que quand les Bakayoko et Coulibaly sont rassasiés, alors les Konan s’emparent des restes. Mais puisque Konan est fâché, tu achètes ses enfants… Pas meilleure façon d’expliquer la crise au sein du RHDP qui a vu le départ d’Henri Konan Bédié et les ralliements de cadres du PDCI qui craignaient de perdre leur poste. L’album Héritage critique également le gouvernement sur la question de la réconciliation nationale. « Les gens sont emprisonnés. Et tu dis ya personne en prison. Ce que tu n'as pas voulu hier, tu ne le fais pas aujourd'hui. Parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets », tonnent à ce sujet Yodé et Siro. Pareil pour les détournements qu’Alassane Ouattara dénonçait dans l’opposition. « On dit l'école est malade. Ça ne vous dit rien. J'ai oublié, vos enfants fréquentent ailleurs. Le kérosène coûte cher. Mais ça voyage seulement », dénoncent encore avec humour Yodé et Siro. Qui n’oublient pas de parler du surendettement de l’Etat. D’ailleurs leur enjoignent-ils : « payez vos crédits avant de partir ! »

Le zouglou plus que jamais miroir de notre pays
Bref, si le zouglou est depuis ses années universitaires un moyen de revendication pour des étudiants croulant sous des problèmes, il est devenu au fil des années l’expression d’une satire sociale. C’est d’ailleurs à cela que les mélomanes jugent ses faiseurs dont Yodé et Siro sont les plus ardents porte-voix. Cela dit, si Laurent Gbagbo en a ri, affirmant qu’il avait demandé à ses ministres d’écouter ce que chantent les deux artistes, certains des partisans du gouvernement ont appelé à la censure de l’album sous le prétexte qu’il incite à l’insurrection populaire. D’autres n’en supportent pas l’ironie des clôtures déguerpies par le gouvernement qui leur rappelle l’année où Alassane Ouattara a dû monter escalader le mur mitoyen de l’ambassadeur d’Allemagne pour trouver refuge chez lui, dénoncent une posture politique partisane.

En tout cas le moins que l’on puisse écrire, c’est que l’album Héritage un tube qui va certainement continuer à faire grand bruit, surtout qu’il sort avant la prochaine élection présidentielle qui sera organisée, fin octobre, dans le pays. D’ores et déjà, les opposants au régime ivoirien en ont fait leur hymne et les appels se multiplient pour que l’album soit disque d’or. A ce sujet d’après des informations trouvées sur facebookmais qui n’ont pas été vérifiées auprès du disquaire des deux artistes, Héritage aurait atteint les mille CD en une petite heure. En revanche, de multiples témoignages d’achat sont faits sur les réseaux sociaux, CD en main et il y en a même qui achètent jusqu’à dix CD. Les maquis se sont aussi emparés de l’album. Ses titres y sont d’ailleurs chantés à pleins poumons par les mélomanes qui, entre deux verres de bière, dégustent avec un appétit, cette galette musicale qui restera sans doute l’une des plus féroces attaques que le régime d’Alassane Ouattara n’avait subies, surtout qu’il ne les a pas vues venir mis aussi une belle œuvre musicale.

SEVERINE BLE
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