Le président du Parti ivoirien des travailleurs (PIT, opposition) Daniel Aka Ahizi estime que l’ancien chef de l’Etat Laurent Gbagbo, incarcéré depuis deux ans à La Haye, "est capable de sacrifices pour  son pays comme Mandela", ajoutant que sa libération "va certainement accélérer" la réconciliation en Côte d’Ivoire, dans une interview à ALERTE INFO.

M. Aka Ahizi, cela fait un an que vous êtes à la tête du Parti ivoirien des travailleurs (PIT). Comment devrait-on définir le PIT version Aka Ahizi : un parti proche du pouvoir et un peu démarqué de l’opposition comme sous votre prédécesseur ou un parti totalement engagé dans l’opposition ?

 

Il n’y a pas un PIT version Aka Ahizi, il ya le PIT. A partir du 4e congrès ordinaire, notre parti a fixé le cap auquel nous tenons. Ce cap c’est de rester résolument fidèle à nos principes, nos valeurs de départ. Nous sommes un parti de gauche, nous restons un parti de gauche. C’est un parti de droite qui est au pouvoir, donc nous ne pouvons pas être alliés. Nous sommes dans l’opposition, résolument dans l’opposition.

 

 

Le PIT est dans l’opposition mais il se tient en même temps loin des groupements des partis de l’opposition tels que le Congrès national pour la résistance démocratique (CNRD), la Ligue des mouvements pour le progrès (LMP), le Cadre permanent de dialogue (CPD).

 

Il n’y a pas une coalition de l’opposition en Côte d’Ivoire. Le gouvernement cherchant un cadre de dialogue avec les partis de l’opposition, a créé le CPD. Sinon il n’y a pas un cadre volontairement créé par l’opposition. Le PIT ne se sent pas concerné par ce cadre. Il faut que ce soit nous-mêmes qui initiions un cadre de regroupement et de rassemblement des partis d’opposition.C’est une dynamique que nous devons mettre en place et nous le ferons certainement avant 2015.

 

Est-ce à dire que le PIT n’est pas partie prenante au dialogue avec le gouvernement ?

 

Nous étions déjà en dialogue direct avec le gouvernement puisque nous avons rencontré le Premier ministre avec lequel nous avons établi un calendrier de rencontres trimestrielles. Donc, nous sommes dans ce cadre de dialogue avec le gouvernement mais pour l’opposition il faut un cadre volontairement établi par l’opposition et que ce ne soit pas le gouvernement qui nous impose un cadre de regroupement. Nous sommes en train d’œuvrer dans ce sens. C’est-à-dire faire en sorte que l’opposition ait un cadre avec un porte-parole officiel.

 

Depuis quelques mois un autre parti de l’opposition, le Front populaire ivoirien (FPI) mène une campagne pour l’organisation des états généraux de la République. Le président Ouattara d’abord, son parti le Rassemblement des républicains (RDR) ensuite, a rejeté l’idée. Le PIT souscrit-il à ce projet ?

 

Il y a deux choses à retenir. La première c’est que nous pensons que quand on dirige un pays qui est déchiré comme la Côte d’Ivoire et que nous recherchons des solutions pour aller vers la réconciliation, toutes les solutions doivent être examinées. On ne doit pas, avec mépris, repousser du revers de la main les propositions qui sont faites sans les avoir examinées. Le président de la République n’a pas eu une bonne réaction. Surtout qu’il va jusqu’à dire que c’est seulement quinze pour cent de la population. C’est comme si c’était négligeable. Quand on dirige un pays qui veut aller dans le sens de la réconciliation et de l’unité, même si c’est un pour cent, vous ne pouvez pas le laisser au bord de la route. Au deuxième niveau, c’est ce que nous reprochons à nos amis du FPI, pourquoi c’est forcément quand c’est eux qu’il faut qu’on les suive ? Il y a longtemps que le PIT parle de concertation à travers la conférence nationale. Mais personne ne nous a suivis parce que l’initiative ne venait pas du FPI. Pourquoi aujourd’hui du coup comme si cela tombait du ciel on nous parle des états généraux de la République ? L’attitude du FPI ressemble à celui d’un parti totalitaire. A partir de cette position, on a un peu tendance à rejeter sans regarder. Pourtant, je pense que les états généraux peuvent être quelque chose d’intéressant comme nous l’avons nous-mêmes déjà proposé. Nous sommes tous convaincus qu’on n’ira jamais vers la réconciliation dans ce pays si on ne va pas dans une large concertation.

 

Début novembre, vous avez été reçu par le président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro. A l’issue de la rencontre, vous avez affirmé être venu vous mettre à sa disposition pour booster la réconciliation. Comment cela devrait être compris ?

 

Nous nous mettons à la disposition de la République. Il est le président d’une institution et la deuxième personnalité de ce pays. Donc, c’est normal, nous sommes à la disposition de la République pour rechercher les solutions de la réconciliation. Cela ne veut pas dire que nous nous mettons à la disposition de l’individu, mais plutôt de l’institution. On sera également à la disposition du chef de l’Etat dans ses fonctions républicaines, et non à la disposition de Ouattara.

 

Que pensez-vous du travail de la Commission dialogue vérité et réconciliation ?

 

C’est un travail de longue haleine. La réconciliation ne se décrète pas. Il était question pour le Premier ministre Konan Banny de trouver des solutions. Mais il aurait fallu poser des actes dont les effets pourraient nous conduire progressivement vers la réconciliation et ces actes s’imposent: c’est-à-dire libérer les prisonniers, favoriser véritablement le retour des exilés. On avait aussi demandé au chef de l’Etat d’aller rendre visite à Gbagbo. Si avec beaucoup d’humilité on pouvait se rabaisser dans l’intérêt de la Côte d’Ivoire, ce serait une très bonne chose.

 

Est-ce que la réconciliation est possible en l’état actuel des choses sans  Laurent Gbagbo ?

 

La réconciliation ne se limite pas à un seul individu. Si le président Gbagbo est libéré, cela va certainement accélérer le processus. Mais si c’est une exigence d’aller à la réconciliation sans lui, il faudra le faire. Mais cela ne sera pas facile et sera encore plus long.Gbagbo lui-même n’est pas contre l’idée d’aller à la réconciliation. Gbagbo est très humain et il est capable de sacrifices pour son pays comme Mandela.

 

Nous sommes à moins de deux ans de la présidentielle de 2015. Pensez-vous que les conditions d’un scrutin apaisé sont réunies ?

 

Nous sommes à vingt-deux mois des prochaines élections. Il y a un impératif, si on ne désarme pas, si on ne sécurise pas ce pays, il vaut mieux ne pas aller à ces élections. Auquel cas, on se retrouvera dans la même situation qu’en 2010. Les conditions ne sont pas réunies, mais nous pouvons réunir ces conditions et il faut s’atteler à cela. Le gouvernement ne veut pas désarmer les ex-combattants alors que cela peut se faire en l’espace de deux mois. C’est une question de volonté politique. Il faut éviter de se retrouver dans la situation où c’est un seul candidat qui est totalement libre de faire campagne sans être inquiété. Pendant que les autres seront traqués. Il y a aussi le problème de la Commission électorale indépendante (CEI). Nous ne pouvons aller à ces élections avec une CEI comme celle qui est en place actuellement. Il y a aussi un autre point qui doit être clarifié. Nous étions dans une situation d’exception et M. Ouattara a été candidat grâce à l’application de l’article 48 de la constitution, pris par l’ancien président. Devons-nous rester dans l’exception ou chercher à aller vers la normalité ? Quand s’arrête l’exception et quand commence la normalité ? Mais là, il semble que c’est M. Ouattara qui doit encore décidé.

 

Le PIT reste sur trois échecs consécutifs à l’élection présidentielle. Aurez-vous encore un candidat en 2015 ?

 

Un parti politique est créé pour aller aux élections. Ces échéances s’imposent à chaque parti politique. Et quand on va aux élections, on y va pour prendre le pouvoir, mais avec l’adhésion de la population. Si cette population ne vous donne pas la possibilité d’accéder au pouvoir, vous n’y arriverai pas. Nous y sommes allés trois fois, on ira quatre fois. Le PIT sera présent en 2015.

 

Quel bilan faites-vous de l’action du président Ouattara à la tête de l’Etat de Côte d’Ivoire ?    

 

Il faut situer le bilan à deux niveaux. Il y a beaucoup de tape à l’œil qu’on fait avec les routes, les ponts, les nombreuses poses de première pierre. Et il y a le vécu permanent, c’est-à-dire le social. Une politique n’a d’impact réel que quand il y a un résultat au niveau social. Aujourd’hui, c’est négatif. Quand on brandit aux populations un taux de croissance à deux chiffres, cela parait même insultant au regard de la pauvreté qui s’accroit. La politique qui est menée ne permet pas aux Ivoiriens de bénéficier des richesses qui sont créés dans l’immédiat. Ce sont les multinationales qui viennent faire de lourds investissements et repartent avec leurs résultats. Rien ne restera dans ce pays pour les Ivoiriens. Je fais remarquer que 80 pour cent des travailleurs qui sont sur les chantiers sont des étrangers. En somme au niveau social c’est catastrophique.

 

SKO