« Sud Ouest ». Le gouvernement Ouattara vous appelle à Abidjan pour l’aider à consolider la sortie de crise, deux ans après la chute de Laurent Gbagbo. De quoi s’agit-il ?

Bruno Clément-Bollée (1). La dynamique lancée il y a deux ans par le président Ouattara, à forte composante économique, a plutôt bien marché et a relancé l’activité du pays. Mais le pouvoir ivoirien a compris qu’il est temps de redonner la priorité au volet sécuritaire. Dans toute sortie de crise, il y a trois aspects : réconciliation, démobilisation et reconstruction de l’armée. La Côte d’Ivoire n’y échappe pas et sur ces trois points, les problèmes sont loin d’être résolus.

Réconcilier les Ivoiriens, c’est une affaire de longue haleine…

Oui. Mais l’enjeu est de concilier l’action à long terme et celle, immédiate, destinée à calmer les impatients. Prenez la réconciliation : la commission Konan Banny s’y est attelée, mais il faut vite ancrer dans l’esprit des gens l’idée qu’il n’y a plus deux armées. C’est ce que j’ai voulu faire en 2007 et 2008 après les accords de Ouagadougou, lorsque je dirigeais la force Licorne. Nous avons financé des chantiers de village à travers tous les pays en associant à chaque fois 10 soldats du Nord et 10 du Sud, et en médiatisant fortement la chose. L’effet a été énorme. Même chose pour la démobilisation des milices : sans attendre la réussite du plan de l’Onuci, nous avons aidé les miliciens qui voulaient rentrer dans leurs villages à monter des microprojets : il y en a eu plus de 350. À l’époque, l’opération s’est heurtée à l’agenda politique des protagonistes de la crise, mais le représentant de l’ONU à Abidjan m’a dit que c’était exactement ce qu’il fallait faire pourvu que le temps soit venu.

Où en est la reconstruction de l’armée ivoirienne ?

Elle est entamée avec la reconstitution des Fanci mais il faut gérer les sureffectifs, la démobilisation des Forces nouvelles, des milices pro-Gbagbo dans l’Ouest et des milices libériennes. Ma mission va être d’assister l’ADDR, l’organisme officiel qui s’en occupe.

Vous avez expérimenté en Guinée la création de pompiers de villages et d’un service civique. Allez-vous appliquer ces recettes ?

Service civique et protection civile existaient en Côte d’Ivoire mais tout est à rebâtir, étendre, adapter. L’exemple de la Guinée est à creuser. Fin 2012, le président Alpha Condé voulait démobiliser 4 000 jeunes soldats en sureffectif. J’ai proposé d’en faire des pompiers de village en uniforme. Comment ? En faisant former par la Protection civile française les 50 meilleurs officiers guinéens, afin qu’ils créent des unités de brousse où ces jeunes puissent être formés à leur tour. Et l’Union européenne a financé cette action, qui sera médiatisée en novembre, à Conakry, lors de la fête nationale. Autre opération lancée début 2011 : un service civique d’aide au développement. Il permet aux jeunes Guinéens d’apprendre un métier - infirmier, maçon, cantonnier… - et ils s’engagent un an dans des projets de développement. Les militaires encadrent, les civils se chargent de la formation, et les jeunes sont ensuite insérés dans le civil. Ce système a été inauguré en 2012 et deux promotions sont sorties.

(1)  Ex-commandant de la force Licorne en Côte d’Ivoire (2007-08), ex-chef de la région militaire Atlantique, il vient de quitter la Direction de la coopération, de la sécurité et de la défense au Quai d’Orsay.

sudouest.fr