Les zones à problème, les difficultés rencontrées

 

Si certains pays du monde ont des difficultés à disposer d’une réserve d’eau naturelle, ce n’est pas le cas pour la Côte d’Ivoire. Par contre, elle est confrontée à des problèmes techniques et organisationnels dans le cadre du traitement, de la distribution et de l’utilisation de l’eau potable. Une situation qui engendre des désagréments au sein de sa population. Le calvaire n’épargne pas les zones urbaines, précisément, la capitale économique, Abidjan où des citadins ont fait ou font face à un manque d’eau inédit…

 

L’eau source de vie a été, depuis plus d’une décennie, un véritable problème pour la population de Batim 1, un ‘‘ancien’’ quartier de la commune de Yopougon dans le district d’Abidjan. « Depuis plus d’un mois, nous avons l’eau régulièrement », jubile Akiré Williams, un résident dudit quartier. Le problème de l’eau a été un véritable souci pour toute la population de Batim 1 composée de plus de 1000 âmes. Des familles ont été obligées de quitter ce paisible quartier. Certains acquéreurs des résidences de la cité confrontés aux pénuries d’eau ont vendu leurs logements, d’autres y sont restés en faisant face à cette situation qui a duré 17 ans. Dans tous les cas, le manque d’eau dans ce quartier a causé plusieurs problèmes. « Une jeune fille a été renversée par un camion-benne pendant qu’elle allait à la recherche de l’eau. Cette dernière a été paralysée durant huit (8) mois. À ce fait, des enfants ont été victimes d’accidents de la circulation, tout simplement parce qu’ils devraient traverser la route pour se rendre dans les lieux d’approvisionnement en eau. Notons également que des femmes ont été agressées pendant qu’elles partaient se ravitailler en eau entre minuit et 4 heures du matin. A Gesco (Yopougon, Ndlr), on a plusieurs victimes. Nous enregistrons des cas de viol. À Ayakro (Yopougon, Ndlr), je connais une dame qui a été agressée puis poignardée pendant qu’elle allait chercher de l’eau nuitamment. Le manque d’eau nous rendait malades. En 2013, avec la pénurie qui a duré toute l’année, nous avons enregistré plusieurs cas de maladies, des douleurs de ventre, les céphalées à répétition, des troubles de sommeil… Nos enfants en souffraient assez. Mes enfants étaient fréquemment hospitalisés », a raconté le samedi 19 août 2017 madame Marie Niamké, résidente à la cité de Batim 1 depuis 1997. Poursuivant, elle a fait savoir que l’approvisionnement en eau par les camions citernes de l’Office national de l’eau potable (ONEP) ou des sapeurs pompiers engendrait des bagarres en leur sein. « L’ONEP a commencé à nous envoyer des citernes de ravitaillement lorsque nous avons commencé à dénoncer la situation par des marches et sur les réseaux sociaux. Mais, nous étions toujours en alerte pour l’eau ce qui entrainait des débordements lorsqu’une citerne d’approvisionnement est aperçue dans la cité », se désole Koffi Gildas, un autre résident de Batim 1 depuis 1997.

 

L’eau de pluie préférable à l’eau du robinet

 

Les conditions dans lesquelles l’eau est recueillie laissent perplexes des résidents de Batim 1. « Le problème d’hygiène de l’eau posait problème. Car tous les résidents s’amassaient en un endroit pour recueillir l’eau. Très souvent, c’est à partir des canalisations des WC publics que l’eau était recueillie » a dénoncé Oura Désirée, habitante de la même cité depuis 3 ans. « L’eau de pluie nous soulageait davantage. Elle était d’ailleurs mieux. Car il est arrivé parfois que l’eau dite potable recueillie dans les lieux inappropriés comme dans les toilettes publiques contienne des vers de terre. La couleur de cette eau nous intriguait très souvent. Lorsqu’elle est exposée, elle faisait transparaître des dépôts de sédiments », ajoute Koffi Gildas. Face au manque d’eau, la population ne faisait pas attention aux normes hygiéniques. « Les lieux où nous allions chercher l’eau étaient vraiment insalubres », rigole madame Marie Niamké.

 

Une économie parallèle engendrée

 

Les pénuries d’eau dans les quartiers font le bonheur de certaines personnes. De Batim 1 à Beago, en passant par Gesco, Ayakro, Anneraie et Micao, des quartiers de la commune de Yopougon, le commerce de l’eau ‘‘illicite’’ a fait et continue de faire les beaux jours des vendeurs. Un bidon de 25 litres d’eau est rempli à 25 ou 50 FCFA, selon le quartier. Des jeunes hommes qui se sont spécialisés dans ce nouveau commerce au sein de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, remplissent et livrent le bidon de 20 ou 25 litres à 100 FCFA. « Nous louons des motos taxis à des jeunes en leur payant 10 bidons de 25 litres à 2500 ou 3000 FCFA » estime Brou N’Dri Adèle, restauratrice à Yopougon Gesco. « Le manque d’eau occasionne des dépenses supplémentaires. Le cubage nous revient 10 fois plus cher », renchérit Koffi Gildas.

 

La source du problème

 

L’histoire de la pénurie à Batim 1 a débuté, témoigne Koffi Gildas, entre 2000 et 2001. « Cela fait 20 ans que je suis dans cette cité de Batim 1. Elle a été achevée entre 1996-97. Nous étions les premiers résidents de cette cité. Au départ nous avions l’eau, c’est à partir de 2000-2001 que ces problèmes ont commencé. Au cours de la journée, le débit était faible au début. C’est au cours de la nuit qu’on avait de l’eau véritablement. Alors, lorsque tous les habitants d’une cour composée de plusieurs familles veulent se servir en même temps, cela est impossible à cause de la faiblesse de la pression. Il a fallu nous organiser afin de faire face au faible débit. Chaque cour possédant des bidons de 20 à 25 litres. Nous les remplissons afin d’avoir de l’eau en réserve. Après 2010, tous les résidents étaient contraints d’avoir des fûts de 500 à 1000 litres, car la situation s’aggravait », relate-t-il. « À partir de 2013, nous avons fait un an sans avoir une goutte d’eau dans les robinets », précise madame Marie Niamké. Quant à Brou Adèle, elle s’alarme en ces termes : « Ici à Gesco nous continuons de souffrir le martyr face au manque d’eau. Souvent, nous avons l’eau dans la nuit. Ce qui fait que nous dormons en ayant en esprit la venue de l’eau entre 24h et 4 heures du matin. »

Le manque d’eau selon un agent de la Société de distribution de l’eau en Côte d’Ivoire (SODECI) est lié au mauvais état des principales conduites d’eau et à la vétusté des châteaux d’eau. « Le problème de pénurie d’eau dans les zones d’Abidjan est simplement le fait des conduites d’eau bouchées et des châteaux vieillissants », révèle l’agent. Poursuivant, il reconnait que ce sont des problèmes qui peuvent se régler très vite. Mais, des conflits de compétence seraient la cause de la souffrance des populations. « L’installation et l’entretien des principales conduites d’eau sont à la charge de l’Office national de l’eau potable (ONEP) », indique-t-il.

 

 

 

L’ONEP et l’État face aux défis de l’eau potable

 

Selon le décret numéro 2006-274 du 23 aout 2006, L’ONEP a pour mission d’apporter à l’État et aux collectivités territoriales, son assistance pour assurer l’accès à l’eau potable des populations sur l’ensemble du territoire. Elle s’occupe de la maîtrise d’ouvrage déléguée ou la maîtrise d’œuvre des investissements pour la réalisation, l’extension, le renforcement et le renouvellement des infrastructures d’alimentation en eau potable. Pour l’agent de la SODECI, cette institution met du temps pour déboucher ou changer les conduites principales d’eau afin de discréditer la société de distribution qui devient dès lors la cible de la population. « La SODECI est donc très souvent contrainte d’effectuer les grands travaux à la place de l’ONEP à ses propres frais afin de soulager les populations en attendant un remboursement probable de la part de l’État. Toutefois, l’État n’arrive pas à faire face rapidement à ces dettes, c’est pourquoi la SODECI ne s’engage pas à effectuer immédiatement tous les travaux qui pourront soulager les usagers », poursuit l’agent de la SODECI.

Pendant ce temps, l’ONEP, par son directeur général, Berté Ibrahiman, porte à la connaissance des maires que face au déficit d’eau potable sur le réseau de distribution dans le district d’Abidjan, un vaste programme de renforcement est initié par le gouvernement ivoirien avec l’appui des partenaires au développement. L’objectif, ajoute-t-il, est d’accroître la capacité en eau potable. Pour le directeur général de l’ONEP, ce vaste programme est articulé autour de douze projets majeurs, qui auront pour effet d’améliorer la qualité de la desserte en eau potable des populations abidjanaises. Quant au gouvernement ivoirien qui est chargé de favoriser la réalisation rapide des travaux permettant l’accès à l’eau potable, il a décidé le 5 février 2015, de lancer une « Brigade Eau Potable ». Selon le ministère des Infrastructures économiques, le projet intitulé « Brigade Eau Potable » a pour but de connaître le niveau de service de distribution ou les ressentis des ménages. Pendant que des populations s’alarment face aux pénuries, il préfère donc dégager un budget pour le fonctionnement de ladite brigade.

 

L’État des lieux

 

Selon un rapport publié par l’ONEP, 70 % des ménages interrogés dans les 10 communes d’Abidjan ont accès à l’eau 24 heures sur 24. À Yopougon où est située la cité Batim 1, près de 80 % de la population a accès à l’eau 24 heures sur 24 suite à la mise en service du projet de Niangon II en décembre 2014. À Abidjan Sud (Treichville, Marcory, Koumassi et Port-Bouet), 81,2 % de la population bénéficie de l’eau de façon continuelle après l’inauguration du Projet Bonoua I.

 

De façon globale, 20 % de la population, révèle le rapport, reçoit de l’eau par intermittence. Cette proportion est largement influencée par les communes d’Abobo et d’Anyama où respectivement 23 % et 39 % des ménages ont accès à l’eau de façon irrégulière.

 

En perspective, il mentionne que les projets non livrés devraient permettre d’améliorer la continuité de service dans ces deux communes. Pour la qualité de service, 54 % des ménages déclarent avoir de l’eau avec une bonne pression contre 46 % qui ont de l’eau avec une faible pression. Cette situation s’explique par le fait que les travaux de renforcement et de restructuration du réseau de distribution n’ont pas véritablement commencé.

 

À ce jour il y a encore des travaux d’alimentation en eau potable en cours de réalisation ou en vue de réalisation dans le district d’Abidjan.

 

 

 

Les atouts de la Côte d’Ivoire

 

Malgré tous ces dysfonctionnements, la Côte d’Ivoire a un merveilleux plan d’eau sur toute sa surface. Sur la base d’une politique responsable et par la volonté de ses dirigeants, elle pourrait facilement faire face aux besoins en eau de ses populations grâce aux multiples rivières, les quatre grands fleuves que sont le Bandaman, la Comoé, le Sassandra et le Cavally, plusieurs lagunes, des lacs, 520 kilomètres de côtes maritimes et plusieurs nappes phréatiques, dont celle d’Abidjan qui souffre menacée par la pollution.

 

« Il y a effectivement un impact de la pollution des lagunes sur la vie des populations riveraines (…) Il est évident que les plans d’eau de surface communiquent avec les nappes phréatiques utilisées pour la consommation », a expliqué Jacques Abe, Consultant en gestion des aires côtières, par ailleurs, chef du département environnement du Centre de recherches océanologiques de Côte d’Ivoire. Ainsi donc, une loi littorale a été adoptée afin de mettre fin à la question de la pollution des lagunes. « On ne peut pas se permettre de déverser et jeter ce qu’on veut dans les cours d’eau. C’est pourquoi nous avons fait passer à l’assemblée nationale récemment, la loi littorale. Cette loi littorale va régir le comportement des Ivoiriens face au plan d’eau. Elle ordonne à ce que les structures ou édifices construits au bord des plans d’eau respectent certaines normes, de distance, des rejets (déchets), etc. Lorsque vous menez une activité qui traite de l’huile usagée par exemple, vous devrez respecter certaines normes de collecte et de transfert pour ne pas les rejeter directement dans la lagune, les fleuves ou dans la mer. La loi littorale a pour objectif de préserver les secteurs des cours d’eau non polluées », conclut-il.

 

Correspondance particulière, Ogou Begui

 

Journaliste professionnel

Président du Réseau des Journalistes pour une Pêche Responsable en Afrique de l’Ouest section Côte d’Ivoire (REJOPRAO-CI)

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