«Des gens savent où le corps de Kieffer a été inhumé»

Juge engagé dans des affaires difficiles telles que la disparition, en 2006, du journaliste Francocanadien Guy André Kieffer, Patrick Ramaël a publié un livre pour parler de ses aventures avec les pouvoirs d’Etat. Dans cet entretien accordé à Rfi, il revient sur l’épisode de ses entrevues avec le couple Gbagbo.

Le meurtre de Jean Hélène survient sur le parking de la Direction générale de la police. Laurent Gbagbo se rend sur place. Quelle est sa première réaction lorsqu’il arrive sur les lieux ?

Il avait compris la gravité de la situation, les difficultés que ça pouvait générer pour la Côte d’Ivoire, dans les relations franco-ivoiriennes. Vous vous êtes « démené » pour organiser cette reconstitution. Parlez-nous un peu de cet épisode. Des policiers ivoiriens en treillis pas très contents de voir qu’on s’intéressait à leur collègue, les bousculades, les écrasements de pieds, les crachats…

Vous évoquez aussi l’affaire Guy André Kieffer. Vous révélez avoir rencontré le président Gbagbo. Racontez-nous cette entrevue.

C’était destiné à lui faire savoir que j’étais un juge tenace, que j’irais jusqu’au bout. Donc, après les propos liminaires d’accueil, ma seule phrase qui n’était pas préparée mais qui est sortie naturellement, a été que je n’avais rien contre lui ni rien pour lui et qu’il m’était parfaitement indifférent. Ça peut paraitre un peu difficile de dire ça à un chef d’Etat, mais je voulais lui signifier que, pour moi, c’était un justiciable. J’ai toujours pensé que les
enquêtes menées en France, depuis la France et dans les pays où les Français sont victimes, c’était une forme d’assurance vie pour nos compatriotes : savoir que l’Etat français ne laissait pas tomber les gens qui étaient disparus.


Vous êtes parvenu à auditionner Simone Gbagbo, l’épouse de Laurent Gbagbo. Pour y parvenir, vous dites avoir utilisé « une stratégie frontale ».

La stratégie, c’était de faire savoir à Laurent Gbagbo que j’allais aller jusqu’au bout. Et de demander systématiquement l’audition de imone Gbagbo. C’était un grand moment de coopération judiciaire dans lequel j’ai vu un juge qui n’était pas saisi du dossier et qui a passé son temps à s’excuser de
devoir entendre la première Dame, au lieu d’être dans un rôle technique. Et puis, il y avait ce buffet surréaliste qui était préparé, un cocktail dans la salle d’audience où attendait Mme Gbagbo. C’était assez curieux. Ce n’était pas ma conception de la justice surtout qu’on avait demandé que cette audition ait lieu dans un lieu de justice, si ce n’était pas la présidence, pas à la résidence. Alors que d’habitude, les juges sont au même niveau, on nous avait rabaissés sur le côté d’un trône un peu surréaliste dans une salle d’audience qui était destinée pour Mme. J’ai trouvé une grande déférence, peut-être même un peu trop, de la part de mes collègues. La justice, pour moi, est quelque chose d’indépendant. C’est vraiment un pouvoir séparé, autonome et quand elle se soumet comme ça au pouvoir en place par des signes d’allégeance, ça me met mal à l’aise.

En mai 2011, Patrick Ramaël, vous revenez à Abidjan. La donne a changé. Laurent Gbagbo a chuté. Vous parvenez à perquisitionner le bureau de Laurent Gbagbo. Qu’est-ce que vous découvrez sur place ?

Effectivement, on s’aperçoit qu’il y avait quand même une grande paranoïa, une grande angoisse de coup d’Etat, de crainte et que beaucoup de gens d’ailleurs se
servaient de cette peur pour demander des subsides, pour payer des informateurs, pourpayer des voyages pour aller recueillir des renseignements.

Il y avait des écoutes, c’est ça ?

Oui, il y avait des retranscriptions d’écoutes.

Dans l’affaire Kieffer, 10 ans après sa disparition, personne n’a été condamné, on ne sait pas ce qu’est devenu le journaliste. Est-ce que vous avez un sentiment d’échec aujourd’hui ?

Oui, j’ai un sentiment d’échec, d’autant que j’ai pensé que cette affaire sortirait. Je l’ai toujours dit aux parties civiles qui sont des gens extraordinaires. Il y a des gens, des proches, qui savent ce qui s’est passé, qui y étaient, qui savent où le corps a été inhumé et qui peuvent renseigner la famille pour lui permettre de récupérer les restes et les enterrer.
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