Le pouvoir actuel d’Abidjan s’est résolument inscrit, contre tout bon sens, et pour ses propres intérêts, dans la traque systématique et incorrigible de ses opposants. Et la déportation de Charles Blé Goudé doit faire partie de ses plus grosses prises. Nul n’est dupe. L’euphorie démesurée de ses partisans ne
dit pas le contraire. Tout le monde sait fort bien que derrière cette déportation, il y a une forte odeur de haine, de mépris et de vengeance. Blé Goudé a été, pendant 9 ans,
et de bout en bout, même à ses risques et périls, le véritable contre-feu de la rébellion armée et de la France dans leur volonté absolue de briser le pouvoir de Gbagbo et de soumettre la Côte d’Ivoire à leur coupe par tous les moyens. Il faut donc qu’il paie
cash cette témérité contre l’ancien colon ou de façon plus moderne contre l’Occident. Car aujourd’hui, on ne peut pas s’en prendre à l’Occident et s’en sortir. Qui s’y frotte
s’y plante! C’est le dieu de la terre contre lequel il ne faut pas blasphémer. Mais en faisant le jeu de cet Occident méprisant et suffisamment arrogant, le pouvoir d’Abidjan exprime, lui aussi, sa propre haine et son éternelle cruauté contre ceux
qui ne le caressent jamais dans le sens du poil. Ceux qui ont de l’importance à ses yeux et qu’il faut protéger, ce sont ses suiveurs, ses applaudimètres, ses lèche-bottes,
ses rattrapés et consorts, ceux qui sont là juste quand il tousse. Sans qu’il s’en rendre compte, à moins de l’ignorer, la haine qui l’étreint et le met en transe, le rend esclave.
Le pouvoir d’Abidjan est ainsi et depuis toujours esclave de sa propre haine. Or en politique, la haine et le mépris dogmatisés des autres ont toujours un retour fatal contre ceux qui les entretiennent.C’est certainement la leçon que le pouvoir d’Abidjan feint d’ignorer, grisé qu’il est par
ce qu’il croit naïvement être ses soutiens occidentaux. N’ayant pas tiré les conséquences de sa première déportation, il récidive en comptant sur la peur des Ivoiriens pris en otage et terrorisés par une armée de dozos. Mais quand un pouvoir compte
sur la peur d’un peuple qu’il terrorise, quand il suscite toujours la peur et la terreur chez le peuple, il cache de cette façon, sans le savoir, sa propre peur du peuple. Car, la peur du peuple se transforme toujours et immanquablement en courage et
en audace quelle que soit la cruauté du tyran en face. «J’ai appris que le courage n’était pas de ne pas avoir peur, mais d’en triompher. Moi-même, j’ai ressenti la peur plus de fois que je ne peux m’en souvenir, mais je la cachais derrière un masque intrépide. L’homme courageux n’est pas celui qui n’éprouve pas la peur, mais celui qui l’apprivoise», révèle Nelson Mandela (Pensées pour moi-même, 2010, p.129). Si la peur du peuple le conduit au courage, celle du pouvoir le conduit, par contre, à sa propre chute. Sa peur, c’est le risque de perdre ses propres intérêts. Et son armée qu’il dresse contre les autres sous prétexte
de «maintien de l’ordre», c’est la méthode pour lui de protéger, vaille que vaille, ses
intérêts, ceux de son clan et de ses suiveurs invétérés. Depuis longtemps, en surfant sur ce qu’il croit être la peur du peuple, le pouvoir d’Abidjan demeure dans sa propre logique suicidaire qui dresse les Ivoiriens, les uns contre les autres, et qui lui profite pour l’instant. En exploitant la peur d’un camp, il creuse sa propre tombe. En fermant les yeux sur les souffrances
d’un camp qu’il traumatise depuis, il démontre sa haine et son incapacité à unir les Ivoiriens. Il se sert alors de la «réconciliation » comme un dogme pour attirer les bailleurs de fonds qui viennent remplir ses caisses de dettes. Quel est l’avenir de la Côte d’Ivoire quand tant de haine et de mépris sont semés au milieu du peuple par ceux qui
règnent sur lui? Doit-on continuer de faire de ce pays le terrain de jeu de gangsters
supportés par la nébuleuse communauté internationale et des multinationales de la guerre qui ne gèrent que leurs intérêts au mépris de ceux du peuple? Gouverner, c’est
être sage. Conséquemment, celui qui manque de sagesse ne peut pas gouverner malgré la terreur qu’il suscite et manipule. Pour ne pas le comprendre, le pouvoir d’Abidjan, qui compte certainement sur ses muscles et ses bombes pour semer la peur
et la terreur est en train de nous conduire dans l’abîme. Maintenant que Laurent Gbagbo et Blé Goudé se retrouvent à la Cpi où va les rejoindre incessamment Simone Gbagbo, que devient la Côte d’Ivoire? Comment les Ivoiriens devraient-ils se regarder dorénavant surtout que ces déportations font la
joie d’un groupe contre un autre ? Le pouvoir d’Abidjan est-il fier de voir autant de personnalités ivoiriennes humiliées de cette façon? En battant le record de la déportation à la Cpi, c’est tout le pays qui est ainsi humilié. Pour une simple crise électorale qui n’a duré que quelques mois, trois Ivoiriens se retrouvent à la Cpi. Pourtant, en ouvrant les yeux sur ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, on peut bien voir qu’il y a pire ailleurs que ce qui s’est passé chez nous. Mais le ridicule est plus grand quand les déportés ne proviennent que d’un seul et même camp, le camp des «vaincus». Ce camp n’a pourtant pas
suscité la guerre qui a conduit à notre crise! Que ferons-nous alors de ceux qui ont pris les armes et sont devenus les rois du pays avec leurs armes en bandoulière et la main constamment scotchée sur la gâchette ? Retenons simplement que pouvoir et haine sont antithétiques. «Le commandant Bertin le fit attendre (le lieutenant) sous la véranda, assis sur un banc. Les gardes lui dirent à peine bonjour. Le planton le narguait : «Hier éléphant, aujourd’hui lièvre! Je vous le dis, et c’est la sagesse des ancêtres : ne te mets pas sur le dos pour lancer un jet d’urine en air. Quelques gouttes pourraient te retomber sur le bas-ventre» (Massa Makan Diabaté, Le lieutenant de Kouta, Paris, Hatier international, 2002 (nouvelle édition), p.131).Quand un chef n’écoute que les conseils de son propre camp, il n’est pas loin de recevoir son propre «jet d’urine» sur son
«bas-ventre.»
Père Jean K.