Nos confrères de 5minutesinfos ont ouvert à travers le livre de Jean-Christophe Notin des series d'extraits sur la crise postélectorale. Ces lignes du livre évènement de Jean-Christophe intitulé: Le crocodile et le Scorpion fait des révélations sur la crise qu'a connu la Côte d'Ivoire. Après le précédent article que nous avons publié la semaine dernière sur les révélations concernant le général Mangou, nous recidivons cette fois avec des informations qui vont vous cuper le souffle.

Youssouf Bakayoko et Jean-Marc Simon, les deux danseurs
Les airs sont désormais plus sûrs que les routes. En avant avec Jean-Christophe Notin pour ses informations dans les coulisses de toutes les capitales de Paris à Washington à Abidjan. Le 31 octobre 2010, 4,83 millions d’Ivoiriens se redent aux urnes dans le calme pour départager les quatorze candidats. A un petit déjeuner de travail organisé le 3 novembre par Jean-Marc Simon [ambassadeur de France] les diplomates s’accordent à maintenir la pression. A minuit le président de la CEI, Youssouf Bakayoko livre le verdict-du premier tour. Le PDCI s’interroge dans un premier temps sur la fiabilité du vote qui met son champion en troisième position, mais sans insister. Le second tour : aucun des candidats ne doit proclamer les résultats avant la CEI qui dès le 28 novembre au soir devra distiller les premiers résultats au fur et à mesure avant la proclamation deux jours plus tard. Le 28 novembre, Licorne se fait pour l’heure transparente. La Commission électorale indépendante pressée de toutes parts repousse sans cesse la publication des résultats. La CEI devient le nouveau centre du monde. Si dans les trois jours sauvant les élections elle ne proclame pas les élections, il revient au conseil constitutionnel d’annoncer la sentence des urnes. Le 1erdécembre durant l’entretien avec le Coréen, Gbagbo brosse ce qui sera sa démarche jusqu’au bout. La fraude massive dans le nord doit empêcher la validation du scrutin. Le personnage central des élections est désormais le représentant spécial de l’ONU, puisque de sa certification dépend leur devenir. ‘‘Confiscation du pouvoir’’, crient les pros-Ouattara ; ‘‘Usurpation du pouvoir’’, répliquent les pros-Gbagbo.
Il faut faire vite. L’Elysée enrage, mais il peut compter sur son ambassadeur pour refuser l’inéluctable.
Jean-Marc Simon accourt au Golf Hôtel pour retrouver Soro Guillaume qui vient d’y prendre ses quartiers, lui qui a logiquement rallié Ouattara : «Où en sont-ils ? lui demande-t-il. -Bakayoko s’est réfugié ici ! lui apprend le premier ministre [de Gbagbo]. -Et alors ? -Il parait qu’il a tout les résultats, mais il ne veut pas les donner ». L’ambassadeur monte aussitôt à l’étage et tape à la porte du président de la CEI qui ne lui ouvre que très précautionneusement. «Oui, reconnait Bakayoko. J’ai tous les résultats avec moi. Nos locaux sont occupés par l’armée, des sbires de Gbagbo sont venus jusque chez moi… ». «Il ne faut plus perdre un instant ! Lâche-t-il. Il faut les rendre public sur le champ ! -Je crains pour ma sécurité… -Je m’en porte garant ! », réplique l’ambassadeur sans hésiter. Pourtant c’est la France qu’il engage avec lui. Elle n’aura pas fait l’élection, mais elle va être accusée d’en avoir chaperonné l’issue. Peu après il obtient l’assurance que Bakayoko pourra être évacué par hélicoptère. Reste à déterminer le lieu de la proclamation, des plus symboliques. Apriori le Golf Hotel est déconseillé puisqu’il est occupé historiquement par les opposants de Gbagbo. Qui mieux que l’ONU, incarnation du droit international, pourrait en assumer la responsabilité ? Mais Choi s’y oppose catégoriquement. Le tampon de l’ONU serait selon lui exploité par les perdants comme une preuve de collusion. Et de riposter même en suggérant aux diplomates présents d’organiser la proclamation dans leurs propres locaux. Ce qui serait évidement pire encore. De retour auprès de Soro, Simon est bien obligé de faire avec le Golf Hotel. Bakayoko est mandé, puis en s’esquivant avec son homologue américain, l’ambassadeur français lance à la presse qui est sur le point de remballer ses caméras pour se rendre à la Cour Constitutionnelle: «C’est ici que ça va se passer. Vous devriez rester!», tout en lui demandant de ne pas le filmer. Et à 16 heures Bakayoko proclame Ouattara vainqueur !
Les français ont leur petite idée
Première étape de la stratégie anti-Gbagbo : la reconnaissance internationale de la victoire de Ouattara poursuit Jean-Christophe Notin. Le 7 décembre, la CEDEAO emmenée par une présidence nigériane très offensive dit son soutien au président élu. Le 9, emboitant le pas, L’union Africaine suspend la Côte d’Ivoire de toutes participations à ses instances. L’ONU redonnait enfin Ouattara vainqueur et brandit la menace de sanctions. Puis, le 27 mars 2011, l’offensive générale est déclenchée. Le matin 31 mars les Forces nouvelles devenues le 17 mars, Forces républicaines des Côte d’Ivoire-FRCI, à l’occasion d’un ralliement de forces de sécurité du régime Gbagbo emmenés par le colonel Patrice Kouassi, sont dans la ville, Abidjan. Quant aux armes des FRCI, elles sont venues des filières classiques. Depuis 2010, du matériel était livré à partir du Burkina principalement, mais aussi du Mali par Pogo où Soro s’est rendu en janvier, discrètement, de nuit. Avant d’affronter l’OTAN, Kadhafi a également pu ouvrir ses arsenaux, comme il l’avait fait pour toutes les guérillas africaines. Soro lui a aussi rendu. Le pronostic pour la réussite de l’opération est rendu difficile par l’incertitude sur la fiabilité des troupes dans l’autre camp. Une préoccupation majeure pour Licorne reste la localisation des BM-21, ces camions équipés d’orgue de Staline, qui, avec une portée de quelques dizaines de kilomètres permettre de bombarder n’importe quartier. Autre question concernant les forces du régime : qui les commande vraiment ?
Le mystère autour de Gbagbo demeure.

En ce 3 mars 2011, son pouvoir est encore suffisant pour ramener dans le droit chemin le général Mangou qui est allé trouvé refuge à l’ambassade d’Afrique du Sud avec femme et enfants.
Le CEMA ivoirien, cependant n’a pas été le seul à tenter de se retirer du jeu.
Blé Goudé, lui, se serait vu refuser l’hospitalité de l’Angola et de la Russie. D’autre part, le général Kassarété, patron de la gendarmerie, est dit avoir pris la direction du Golf Hotel. D’autres officiers ont ravivé leurs contacts avec des homologues français.
«Plusieurs d’entre eux nous ont approchés, pour passer chez Ouattara, décrit l’attaché de défense, le colonel Héry. Mais évidemment, ce fut comme dans la résistance française : ils ont été beaucoup plus nombreux à la conclusion qu’au début». Dès les premières heures, les combats se concentrent sur trois zones : le camp d’Agban, la résidence de Gbagbo, le palais présidentiel. Licorne observe ses hélicoptères bravant l’interdiction du régime de tout décollage. Les FRCI paraissent comme paralysées par l’enjeu. «Leur progression fulgurante a semé le doute, explique le général Palasset. En quelque sorte, c’était trop beau. Ils ont commencé à se dire que s’ils avaient atteint si facilement la capitale, c’est que Gbagbo leur réservait des coups terribles. La peur s’est installée. Et ils se sont bloqués».
Son vieil ami le Français Guy Labertit, prédit ‘‘qu’il ne démissionnera pas et n’en sortira pas vivant’’.
En soirée du 2 avril, la situation se fige. Gbagbo ne tient plus qu’une petite partie de la ville, mais il la tient fermement, composée du camp de la gendarmerie d’Agban, des quartiers de la présidence au Plateau, et de la résidence à Cocody et le camp de la garde républicaine à Treichville. Paris et New York placent leurs espoirs dans des frappes aériennes.
Nicolas Sarkozy tient à la forme «Je ne veux pas le moindre problème pour la France si ça se termine devant la CPI».
Le dernier briefing du 2 avril se tient à 15 heures au PC de Licorne. Les plans sont prêts de longue date. Pendant six mois, les chasseurs s’y sont entraînés avec les cuirassiers en soutien. Le 3 avril, à Paris, Gérard Longuet tient un discours très peu diplomatique : «il faut que M. Choi s bouge. Il appartient à l’ONUCI de prendre l’initiative. La France n’intervient que dans le cadre de ce mandat». Officiellement donc, Licorne opérera en soutien de l’ONUCI. Dans les faits, les casques bleus n’ont que deux MI-24 fraîchement venus du Liberia, quand l’ALAT aligne quatre Gazelle : deux Viviane et deux Canon, et sept Puma dont un Pirate, soit le plus gros détachement aéromobiles en Opex. Le tout est très entraîné et connait mieux Abidjan que certaines villes de France. En attendant l’ouverture du feu, la France met les siens à l’abri.
4 avril A 17 heures, l’ONU passe à l’attaque pour la première fois de son histoire. Une heure et demie plus tôt, ses équipages ont reçu les derniers conseils du lieutenant-colonel Stéphane G., patrons des hélicoptères français.
Chacun des deux MI-24 effectue une passe canon sur le camp d’Akouédo.
Ils féliciteront les français, qui passeront derrière, des actions de leur propre action. Une de leurs rafales visant le seul BM-21 localisé aboutit dans un dépôt de munitions en se consumant va occasionner un feu d’artifice mettant tout Abidjan à la terrasse. L’ONUCI a été scrupuleusement observée par l’état-major de Licorne. Un Puma français a même suivi le raid à distance et filmé les frappes. Le général Palasset a ainsi tout suivi depuis le Pc du Detalat. «Quand il a entendu le commandant de bord certifier le tire de l’ONUCI, relate le lieutenant-colonel Stéphane G. il a simplement lâché :’‘En avant !’’ » [Question pour la France de se disculper d’avoir déclenché la guerre au régime Gbagbo, mais l’ONUCI].
«Je veux que ce soit massif et brutal»
«En avant !» Les mains jointes, la voix ferme, le Comanfor est selon son habitude d’une totale clarté : «Je veux que ce soit massif et brutal». L’ALAT opte donc pour des tirs simultanés et concentrés.100% des sites prévus, pour l’essentiel dans les camps d’Agban, d’Akouédo et aux alentours du palais présidentiel et de la résidence de Gbagbo, ont été détruits. «Des tractations ont lieu » reconnaît Alain Jupé qui fait allusion aux discussions de Jean-Marc Simon avec Alcide Djédjé toujours présent à la résidence de l’ambassade de France au matin du 5 avril. Alcide Djédjé a été le premier à demander à Choi, un cessez-le feu, avant d’annoncer la reddition prochaine du CEMA Mangou et le patron des la gendarmerie Kassaraté et le chef du CECOS. Gbagbo a-t-il seulement vraiment mandaté son ministre des Affaires étrangères ? Les autorités françaises s’interrogent sur la démarche de Djédjé qui semble n’avoir agir que de son propre gré. « Nous n’avons jamais reçu de lettre de Gbagbo proposant de se rendre, témoigne ainsi Jean-David Levitte. Nous avions l’impression que lui et son entourage étaient complètement déconnectés de la réalité». Selon les témoins, Djédjé aurait été giflé par Simone Gbagbo à son retour à la résidence au son de «tu n’es qu’un traitre !». En début de soirée, l’ancien président Gbagbo qui a conversé avec Obama, alors qu’il refuse depuis des semaines de prendre les appels de Nicolas Sarkozy, choisit à nouveau un média français pour dissiper tout espoir : «Je ne reconnais pas la victoire de Ouattara. Pourquoi voulez-vous que je signe ça». Les hostilités reprennent donc le lendemain 6 avril.
L’incrédulité et la colère, règnent à Paris comme à Abidjan.
Comment Gbagbo ose-t-il continuer à s’en prendre si frontalement à la France ? Que peut-il en espérer d’autre qu’une fin brutale ?
A 21 heures, deux Gazelles opèrent une diversion en frappant les alentours de la résidence de Gbagbo où trois blindés sont détruits. Décollage des hélicoptères du Cos vers 1heure du matin. Descendus par cordes tout près de l’objectif, deux groupes de commandos commencent par s’emparer des positions fortes de l’ennemi. Aucun échange de tirs ! Palpitant…
A suivre…Acte IV et fin !
(Avec d’HERVE MAKRE et "Le crocodile et le Scorpion")
06/06/2014