Franc CFA:« Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans. Il y a donc quelque chose qui cloche » (Carlos Lopes)

Franc CFA:« Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans. Il y a donc quelque chose qui cloche » (Carlos Lopes)

 

Par Benjamin Polle

 

Ébullition autour du franc CFA : alors qu'une réunion des ministres de la zone franc se tient à Paris vendredi, le secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) Carlos Lopes, qui s'apprête à démissionner, pointe du doigt mercredi "un mécanisme désuet". Dans ce contexte, "J.A." publie les bonnes feuilles d'un ouvrage collectif à paraître, "Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?".

 

Dirigé par quatre économistes aux parcours et aux horizons différents, Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?, paraît le 3 octobre aux éditions La Dispute. Cet ouvrage collectif a notamment reçu le soutien de la Fondation Gabriel-Péri, think tank spécialisé sur l’économie et l’histoire sociale.

 

« Un mécanisme désuet »

 

Une publication qui tombe à pic. En effet, une réunion semestrielle des ministres de la zone franc se tiendra vendredi 30 septembre à Paris. « L’efficacité de l’investissement public », « l’identification des obstacles au développement et à l’intégration du crédit » et la « convergence en zone franc » seront au menu des débats, a fait savoir le ministère de l’Économie et des Finances.

 

En amont, le Bissau-Guinéen Carlos Lopes, qui va quitter son poste de secrétaire général adjoint de l’ONU et secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique, a estimé que le franc CFA est « un mécanisme désuet », a-t-il indiqué mercredi à l’AFP.

 

« Il faut vraiment une discussion sur la zone franc », a-t-il déclaré à l’AFP ce 28 septembre lors d’une visite au siège de l’Unesco à Paris. « Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans. Cela existe dans la zone franc. Il y a donc quelque chose qui cloche », a expliqué Carlos Lopes.

 

Les auteurs

 

Parmi les auteurs de Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?, on compte entre autres le Togolais Kako Nubukpo, fervent opposant au franc CFA, qui réclamait, mi-septembre dans une interview à J.A., « qu’on ne déconnecte pas le débat monétaire du débat sur l’émergence ».

 

Après avoir été ministre au Togo pendant deux ans, cet agrégé en économie formé à l’université Lyon-II, a rejoint l’université d’Oxford en septembre 2015 d’où il entend peser sur le débat public, notamment au sujet du franc CFA. Kako Nubukpo a été macroéconomiste et chef de service au siège de la BCEAO à Dakar entre 2000 et 2003.

 

Au cours de conférences publiques sur l’économie tenues à Lomé en février et mars 2015, l’ancien ministre suggérait que de nouvelles mesures soient prises pour favoriser la croissance au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa).

 

De son côté, Bruno Tinel, maître de conférences à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne est notamment l’auteur de Dette publique, sortir du catastrophisme. Il s’est particulièrement illustré en tant que principal opposant des politiques des banques centrales des pays de la zone franc CFA. Il est rejoint dans ce combat par le Sénégalais Demba Moussa Dembelé, autre co-auteur de l’ouvrage et directeur du Forum africain des alternatives et coordonnateur de l’Africaine de Recherche et de Coopération pour l’appui au développement endogène (Arcade).

 

Enfin, le Camerounais Martial Ze Belinga, économiste et sociologue, rédacteur en chef du site Afrikara.com. Il a publié en 2012 In-Dépendances, discours sur le colonialisme après la colonie.

 

Retrouvez ci-dessous les meilleurs extraits de l’ouvrage Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?

 

Chapitre 4

 

Le fonctionnement et le rôle des comptes d’opérations entre la France et les pays africains, par Bruno Tinel

 

p. 101

 

« Est-il vraiment justifié de continuer à affirmer que la « stabilité monétaire », telle qu’elle est conçue et pratiquée dans les deux zones CFA, est une condition et non un obstacle à un développement endogène digne de ce nom ? »

 

p. 102

 

« Trop souvent, la notion de « stabilité monétaire » sert à entraver le débat : qui serait assez idiot pour se faire l’avocat de l’instabilité et du chaos monétaire ? Pourtant, la notion de « stabilité monétaire » ne va pas de soi, elle n’a de sens qu’en relation avec une dynamique macroéconomique d’ensemble. Dans les zones CFA, cette notion donne trop souvent l’impression de servir à apporter de la respectabilité à une politique monétaire en réalité trop restrictive et servant principalement les intérêts bien compris des groupes européens – en particulier français – intervenant dans les pays membres de ces zones monétaires et de leurs élites rentières ».

 

Une politique monétaire en réalité trop restrictive et servant principalement les intérêts bien compris des groupes européens.

 

p. 105

 

« Une politique monétaire, orientée par les intérêts internes en matière de développement, n’est pas possible en zones CFA comme elle fonctionne actuellement. Pourtant, couplée à des politiques industrielles volontaristes, une telle stratégie est très favorable à l’activité, au développement et à l’intégration des secteurs industriels domestiques les uns aux autres. Certes, il en résulterait très probablement un taux d’inflation moins bas que les 2,5 % invariablement constatés en zones CFA, mais est-ce si grave ? Si l’inflation s’anime un peu, après tout, c’est bon signe : cela signifie que la demande est vigoureuse et, par ailleurs, cela rend les finances publiques plus facilement soutenables, car les recettes fiscales sont alors plus dynamiques et la valeur réelle des dettes s’allège un peu. Laisser l’inflation atteindre 4 %, 6 %, voire 8 % en moyenne devrait être sérieusement envisagé, l’instabilité globale ne serait pas nécessairement plus grande et cela inciterait à investir plutôt qu’à thésauriser ».

 

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