Rentré d’exil le 18 novembre 2013, Ouattara Gnonzié, secrétaire général du Rassemblement pour la paix, le progrès et le partage (RPP), s’est exprimé sur l’actualité ivoirienne. Dans cet entretien qu’il nous a accordé le vendredi 29 novembre 2013, au siège de son parti à Cocody, il donne notamment ses recettes pour une réconciliation réussie.

Ouattara Gnonzié, comment voulez-vous qu’on vous appelle ? Directeur général de la RTI ? Ministre?

Appelez-moi par ce qui vous convient. J’ai été directeur général de la RTI, je suis parti, j’ai été ministre, on peut dire monsieur le ministre, je suis secrétaire général.

Mais, l’actuel régime ne reconnaît pas  le gouvernement auquel vous avez appartenu, on dit que c’est un gouvernement illégal...

Ah bon ! Vous me l’apprenez. Vous savez, je suis parti avant qu’ils ne s’installent. Donc, je ne l’ai pas appris.

Comment êtes-vous sorti de la Côte d’Ivoire ?

Vous vous imaginez bien que je ne peux pas dire comment je suis sorti. Supposons que ce soit vous qui m’ayez aidé à sortir. Pensez-vous que ce serait bienséant que je dise que c’est vous qui m’avez aidé ? La seule chose que je peux vous dire, est que je suis sorti le 16 avril 2011, après avoir erré dans la ville d’Abidjan pendant une semaine. Pendant ce temps, on a pillé ma maison pendant 7 jours. Et, je savais que j’étais poursuivi, traqué. J’allais de résidence en résidence. Il ne faut pas remuer le couteau dans la plaie.

Donc, c’est par instinct de survie que vous êtes parti ?

 Oui, c’est cela

Je savais que j’étais poursuivi, puisque je recevais des messages. Ils étaient clairs, ils disaient ''on va vous tuer''. Je suis sorti après avoir été poursuivi, traqué, je voulais rester mais beaucoup d’amis m’ont dit qu’il faut partir.

On a appris que c’est grâce à l’un de vos proches qui est militaire que vous êtes sorti. Vrai ou faux ?

Non, ce n’est pas vrai. Aucun militaire ne m’a aidé. Mais, un jour je le dirais, je vais le raconter peut-être dans un ouvrage. Dans 5 ou 10 ans, mais pas aujourd’hui.

Comment est-ce que votre retour a-t-il  été organisé ? Est-ce qu’il ya eu des négociations, des tractations ?

Je ne sais pas si ça a été planifié, mais un jour j’ai décidé de revenir. Je suis journaliste, je suis l’actualité, j’analyse, je fais des évaluations. Je me suis dis un jour, à partir de mes analyses, que j’avais des assurances en écoutant les discours, en voyant un certain nombre d’initiatives qui ont été prises par le pouvoir. Je me suis dis, à partir de cela, que je peux rentrer. Par exemple, quand on libère tous les membres du gouvernement auquel j’ai participé, je me dis que si tous les membres de ce gouvernement sont en liberté, il n’y a pas de raison que je ne le sois pas si je rentre.

C’est aussi une reconnaissance du régime en place, votre retour ?

S’ils ont posé des actes d’apaisement, je pense qu’il faut les aider à poursuivre. Je pense que tout le monde a intérêt que la Côte d’Ivoire soit apaisée. Il faut que la Côte d’Ivoire redevienne un pays normal.

Pour être plus direct, est-ce que vous reconnaissez aujourd’hui le pouvoir qui est en place ?

Qu’on le reconnaisse ou pas, ce sont eux qui sont au pouvoir aujourd’hui. Ce sont leurs actes qui permettent à la Côte d’Ivoire d’avancer ou pas. Ce sont eux qui ont la Côte d’Ivoire en main.

Vous reconnaissez donc la légitimité de ce régime ?

Mais ils sont là. Ce sont eux qui dirigent, donc on ne peut pas ne pas les reconnaître. Ils ont l’effectivité du pouvoir. C’est un débat qui est dépassé. C’est un débat d’arrière-garde que de dire aujourd’hui qu’ils sont légitimes ou pas.

Est-ce que vous pensez que vos amis ou camarades qui sont aujourd’hui en exil, ont encore des raisons d'y rester ?

Chaque exilé à une histoire, un parcours. Ce qui fait que chaque exilé a une histoire à part. Moi, j’ai fais mes analyses. Je connais mon parcours, je connais mon histoire. J’ai évalué, j’ai analysé et j’ai estimé que je pouvais revenir. Il appartient à chacun d’analyser, d’évaluer pour voir s’il peut revenir ou pas. Chacun a son histoire, chacun est un cas. C’est la même chose avant de partir en exil, on analyse. Il n’est pas évident que l’histoire des autres soit comme la mienne.

Vos avoirs ont-ils été dégelés, votre maison a-t-elle été libérée ?

Ma maison a été libérée, il y a quelques mois, mais dans un tel état qu’il faut la réhabiliter avant de l’habiter de nouveau. Mais, mes comptes ont été gelés.

Comment vivez-vous alors ?

Je fais comme tous les Ivoiriens. Nous sommes en Afrique, il y a la solidarité familiale. Mais, ce n’est pas du tout facile.

Depuis votre retour, avez-vous eu des contacts avec le régime, en particulier avec le ministre de l’Intérieur, ses services ?

Pour l’instant, pas encore. Je pense qu’ils ont autre chose à faire que de parler avec des exilés.

N’avez-vous  pas été reçu ?

Je suis arrivé depuis 10 jours, je n’ai pas de contacts avec les autorités. J’ai des contacts avec mon parti, le président, le secrétaire général.  Je suis un citoyen, on n’a pas besoin de recevoir un simple citoyen. Évidemment, si quelqu’un cherche à me voir, je suis prêt à parler avec tout le monde. Nous sommes un parti de paix. Quand on veut la paix, on doit être apte dans sa tête à parler avec tout le monde. Je suis prêt à parler avec  tout le monde.

Dans quel état avez-vous trouvé votre parti ?

Je l’ai trouvé dans un très bon état. On n’a pas encore fait le point mais, j’ai su par la presse, qu’il y a eu des tournées, les dirigeants ont fait des tournées, donc c’est un parti qui est resté debout, très actif.

 

Il ya un mot qui est à la mode ces derniers temps, le ''rattrapage'' qui aurait noyauté toute l’administration. Votre commentaire dessus.

Je ne suis pas au courant, qu’est ce que c’est ?

Ouattara, Président de la République aurait dit que depuis toujours, les cadres du nord ont été lésés dans les nominations. Donc, il rattrape ce qui aurait dû être fait depuis.

C’est possible. Je crois que c’est une stratégie qu’il a élaborée.

Est-ce une bonne stratégie ?

Je ne sais pas, c’est lui qui la met en œuvre. Il faut lui poser la question. Certainement qu’il y a des cadres du nord qui ont été frustrés, c’est possible. Mais, quand vous regardez mon parcours, je ne peux pas dire que j’ai été frustré. J’ai été rédacteur en chef, après directeur de l’information, après directeur de la radio, j’ai été directeur général, après PDG, ensuite j’ai été ministre. Mais, certainement, il y a certains qui ont pu avoir des frustrations. Mais pour être honnête, moi, je ne peux pas dire que j’ai été frustré.

Aujourd’hui, le FPI a lancé une idée, ''les états généraux de la République''. Comment est-ce que vous appréhendez cela ?

Je n’ai pas encore pris possession de mon poste de Secrétaire général, mais ce que je sais, est que le FPI a approché le RPP pour lui présenter ce projet. Personnellement, je pense que peu importe le nom qu’on pourrait donner, je sens la nécessité que les Ivoiriens se parlent. Parce que, je pense qu’il y a beaucoup de choses à faire et il y a beaucoup de choses sur lesquelles les Ivoiriens doivent s’accorder. Il faut que les Ivoiriens sachent où ils veulent aller, comment ils doivent y aller.

Sur quoi les Ivoiriens doivent s’accorder, selon vous ?

Par exemple, il y a l’organisation des élections. On n’a pas besoin d’être critique ou pas pour dire que les élections se sont passées dans des conditions calamiteuses. Je suis du nord, je sais ce qui s’est passé. La Commission électorale indépendante, on sait qu’elle est caduque mais elle continue d’être là. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’armes qui circulent. La vérité est que si on avait fait un désarmement normal avant 2010, je suis convaincu que nous n’aurions pas eu les élections que nous avons eues. Parce que, le désarmement n’a pas été total. Il n’a même pas été fait. Aujourd’hui, je me rends compte qu’il y a beaucoup de personnes qui ont des armes et qui circulent sur le territoire national. On ne peut pas organiser des élections dans l’insécurité. Un pays ne peut pas vivre avec des gens (en armes) partout. Vous avez 24 millions d’habitants et 24 millions de personnes qui portent des armes, ce n’est pas une vie.

On va revenir sur votre bref passage à la tête du ministère de la Communication. Qu’est ce que l’histoire peut retenir du passage de Ouattara Gnonzié?

Vous savez, nous sommes arrivés à une période qui était difficile, donc on n'a géré que le quotidien. On avait certainement des projets, mais on a géré seulement le quotidien. Mais, c’était passionnant, on avait des projets, des idées mais nous n’avons pas pu les mettre en œuvre.

Donc, c’est un regret ?

Oui, mais je ne désespère pas. Je suis un homme optimiste. Je suis rentré dans la presse, j’ai gravi les échelons, tout le monde connaît mon parcours. Donc, je pense que mes idées, je les mettrais en œuvre. Je ne sais pas où et à quel niveau. J’ai des idées au niveau de la communication, ça je le sais.

En rentrant dans ce gouvernement, il y a eu des tractations. Aujourd’hui avec du recul, pensez-vous avoir été trompé ?

Personne ne m’a trompé. Je connais la constitution de la Côte d’Ivoire. Pour la Constitution de la Côte d’Ivoire, c’était un gouvernement légal. Parce que, c’est le Conseil constitutionnel qui doit, en dernier ressort, donner les résultats. Le Conseil constitutionnel nous a dit que c’est le président Gbagbo qui avait été élu. Il a même été investi et, après son investiture, il a formé un gouvernement. Donc, eu égard à notre Constitution, c’est un gouvernement légal. Maintenant, ce qui s’est passé après est un autre problème. Sinon, c’est dans un gouvernement légal que je suis entré. Donc, personne ne m’a trompé, je suis entré en connaissance de cause.

Quel est le regard de l’opposant que vous êtes sur le régime Ouattara en termes de démocratie, de droits de l’Homme, de justice…

Vous savez, je suis un journaliste et je juge sur les faits. J’ai été hors du pays pendant deux ans et demi. Donc, il y a des choses sur lesquelles je ne peux pas m’exprimer. Par contre, les emprisonnements dans un régime démocratique, sont des choses sur lesquelles un gouvernement doit faire attention s’il veut avoir le label démocratique. C’est pourquoi, je dis que tous ceux qui sont en prison pour des motifs politiques, doivent être libérés dans l’intérêt du gouvernement et de la Côte d’Ivoire. Maintenant, sur le plan économique, je n’étais pas là, je n’ai pas de chiffres.

Laurent Gbagbo et son épouse doivent être libérés, c’est ce que vous réclamez ?

Là, je peux parler des faits. Sur le cas de Laurent Gbagbo, lors de sa première sortie à la CPI sur la confirmation ou l’infirmation des charges, les magistrats ont indiqué à la procureure que son dossier n’était pas suffisant, et qu’il fallait qu’elle retourne sur le terrain pour chercher d’autres preuves. Dans une justice normale, je pense qu’on aurait dû le libérer. C’est pourquoi je pense qu’il doit être libéré.

Pas qu’il n’y a pas de preuves mais on dit que les preuves sont insuffisantes

Mais, quand on dit qu’elles sont insuffisantes, ça veut dire qu’il ne doit pas être là. On le mettra là quand les preuves seront suffisantes. On ne peut pas emprisonner quelqu’un et dire qu’on va chercher les preuves. Ce n’est pas normal.

Dans ce cas, qu’est ce que Ouattara doit faire ? Qu’est ce que la Côte d’Ivoire doit faire pour arriver à sa libération ?

Vous savez, en politique, tout est possible. Vous savez, à la vérité, Gbagbo a été transféré avec une telle précipitation qu’on peut penser que le politique a donné un coup de pouce. Si le politique a pu donner un coup de pouce à la CPI pour le transférer aussi rapidement, il peut aussi faire quelque chose pour sa libération. S’ils ont la volonté, ils sauront ce qu’il faut faire. On dit que là où il y a la volonté, il y a toujours une voie.

 Le mandat de Banny est arrivé à terme, il y a une structure qu’on appelle Programme national de cohésion sociale (Pncs) qui vient d’être créée. Est-ce que selon vous, la réconciliation peut être possible en l’état actuel des choses ?

Je n’ai pas suivi la méthode de travail de ceux qui ont été chargés de la réconciliation, mais je pense que l’ensemble des Ivoiriens doit être consulté. Tous les Ivoiriens doivent avoir leur mot à dire quelque soit l’appartenance politique, religieuse, régionale… Tout le monde doit avoir son mot à dire. J’étais en contact avec les gens de mon village, ils n’ont jamais vu quelqu’un venir là-bas au nom de la réconciliation. Cela dit, une fois au Ghana, j’ai regardé le dictionnaire. Réconcilier, c’est rétablir l’amitié ou les relations entre des personnes brouillées. Effectivement, en Côte d’Ivoire, il y a des personnes brouillées. Mais, la brouille s’est faite à partir de quoi ? Une élection. Quels étaient les principaux animateurs de cette élection ? M. Laurent Gbagbo et M. Alassane Ouattara qui, véritablement, étaient des amis. Avant 1995, ils ont fait le Front républicain. En 1995, ils ont fait le boycott actif. En 1999, ils ont commencé à se brouiller après le coup d’Etat de Guei.

En  2000, la brouille est devenue encore plus forte parce qu’il y a  eu des problèmes sur l’organisation des élections. Sur 18 candidats, il y a 2 qui ont été retenus, naturellement il y a eu 16 qui étaient frustrés. 2002, il y a eu la rébellion qui est la conséquence de l’élection de 2000. 2010, c’est la consécration de la brouille. Donc, quand on parle de la réconciliation entre personnes brouillées, il faut commencer par la tête. Ça n’aurait pas été mal aussi. Il est aussi bien de parler au corps, les électeurs, il faut les réconcilier.

Mais, si vous les réconcilier et que vous laissez les têtes se torturer, se cogner et que vous dites : « ne vous préoccupez pas d’eux », le jour où ils se retrouveront dans une situation où ils doivent s’affronter, ceux que vous avez réconciliés vont retourner se mettre en ordre de bataille derrière leur leader. Il est bon de réconcilier les populations, mais si après ça, si vous ne faites pas en sorte que les deux leaders se réconcilient, je crois que ça ne sera pas une réconciliation de longue durée. Hier, le Président Alassane Ouattara  a dit à Béoumi que la Côte d’Ivoire ne marchait pas bien parce que lui et Bédié ne s’entendaient pas. Dès qu’ils s’entendent, ça va. Donc, la Côte d’Ivoire ne marche pas aujourd’hui parce que M. Gbagbo et M. Alassane Ouattara qui étaient des amis, se sont brouillés. Si on veut que la Côte d’Ivoire redevienne comme avant, il faut les mettre ensemble, au moins qu’ils se parlent.

Sur le plan politique, comptez-vous jouer à fond votre rôle d’opposant contre le régime en place ?

Absolument, parce que nous ne sommes pas encore au RHDP. N’étant pas au RHDP, on est dans l’opposition. Nous allons jouer notre rôle avec nos stratégies.

Est-ce que fondamentalement, le RPP qui est un parti de droite avait sa place au CNRD qui est fortement ancré dans la gauche ?

Quand, en 1995, le FPI et le RDR se sont mis ensemble, ils n’avaient pas la même idéologie. Donc, ce n’est pas forcément l’idéologie qui fonde un groupement politique. On peut faire une alliance ponctuelle pour un objectif ponctuel. On peut avoir des objectifs communs. Et, si on a des objectifs communs, on peut se mettre ensemble. Mais, ce n’est pas une alliance idéologique. Je le dis parce que j’entends souvent dire, « pourquoi le RPP s’est allié à M. Gbagbo ? ». Mais, ceux qui le disent, quand eux, le PDCI sont entrés dans le gouvernement de Gbagbo, de 2000 à 2010, pendant 10 ans, les ministres PDCI et RDR ont été dans le gouvernement de M. Gbagbo, quel était le lien ? En 10 ans, ils ont gouverné avec M. Gbagbo. Je suis souvent surpris quand ils critiquent la politique de M. Gbagbo. Des gens sont entrés avant nous au gouvernement.  Ils n’avaient pas d’alliance avec M. Gbagbo mais étaient dans son gouvernement.

Mais, il y a une  différence entre être  au gouvernement et être dans une structure politique 

Non ! Le gouvernement met en œuvre le programme élaboré par un parti politique ou un groupement politique.

Mais, nous étions dans une situation exceptionnelle. Les accords politiques voulaient  que tout le monde soit au gouvernement ?

Oui. Mais, en 2010, quand M. Gbagbo a formé son gouvernement, c’était un gouvernement de sortie de crise. Donc, il a appelé des gens de partout, mais les autres n’ont pas pu entrer, on les comprend. Mais, ils avaient déjà fait 10 ans au gouvernement. En vérité, ils sont comptables de la gestion de M. Gbagbo. Ils ont gouverné avec lui, ils ont eu des Premiers ministres.

Quel est votre  mot de la fin  ?

Ce que je peux dire, c’est que c’est l’heure de la réconciliation. Il faut que tout le monde croie en la réconciliation. Il faut que les Ivoiriens soient tolérants. Ce qui nous a mis dans cette situation, c’est l’intolérance politique. Il faut que les gens s’acceptent malgré leurs opinions différentes. Si on ne le fait pas et que la coutume de l’intolérance politique s’installe en Côte d’Ivoire, ce n’est pas une bonne chose. Parce que si vous êtes au pouvoir et que vous arrivez en fin de mandat, vous serez stressé. Ou bien vous allez mourir ou dans le meilleur des cas, si vous vous en sortez bien, vous serez en exil ou en prison. Alors qu’il ne le faut pas. C’est pour cela qu’il faut que les Ivoiriens se parlent pour comprendre que la politique n’est pas faite pour tuer ou pour envoyer en prison ou en exil. Il faut que cela s’arrête. Il faut qu’on retire cette anxiété de la tête des gens qui nous gouvernent.

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