Toujours avide de rêves pour son pays, mais jamais d’accord avec ceux qu’on appelle les grands leaders politiques, Mamadou Koulibaly dénonce, dans cette interview, le discours de suffisance et de violence des partis politiques dits grands et la «guerre de sectes» entre Rdr, Pdci et Fpi. Faut-il transférer Simone Gbagbo à la Cpi ? Peut-on imaginer Mamadou Koulibaly, ministre du gouvernement Ouattara ? Le président de LIDER répond avec son habituel franc-parler.

Récemment, on vous a entendu dénoncer le discours politique national. Que reprochez-vous aux discours des hommes politiques ivoiriens ?
Mamadou Koulibaly : Je le trouve encore trop violent, belliqueux. Je ne le trouve ni apaisant, ni tranquillisant. J’ai comme l’impression que les animateurs de la politique n’ont pas tiré toutes les leçons de la longue crise qui a suivi le décès de Félix Houphouët-Boigny en 1993. Nous sommes toujours dans la belligérance commencée depuis les années 1994. Notre histoire ne peut pas se contenter de cela. Quand je tourne à l’intérieur du pays, j’ai l’impression que les populations sont de plus en plus indifférentes à ces discours. Elles aimeraient entendre des discours sur comment elles vont faire pour scolariser leurs enfants, régler leurs problèmes fonciers, se soigner ou devenir riches. Les politiques, en continuant de s’insulter les uns les autres, ne rendent service ni à la jeunesse, ni aux partis politiques eux-mêmes, ni à la Côte d’Ivoire.

Quand le Fpi, par la bouche de son président Pascal Affi N’guessan, parle de dictature sanguinaire, vous pensez que c’est un discours violent ?
C’est pareil quand Ouattara dit qu’il a enlevé un tyran du pouvoir ou que le président Bédié dit qu’on lui a volé 600.000 voix. Je pense que ce sont des discours qui n’ont plus leur place aujourd’hui. 2010, 2011, c’est passé. Et tous ces responsables politiques cités étaient signataires des accords de sortie de crise, ils ont pris acte de tout ce qui devait se passer, ils sont entrés dans un jeu dont ils avaient organisé le code de conduite. Ils devraient, aujourd’hui, considérer que c’est terminé et que nous sommes bientôt en 2014, qu’on n’est plus en 2009 ou 2010 et qu’il faut donc avoir un discours qui soit moins violent. Ils devraient savoir que ce qui nous est arrivé est quand même la conséquence des choix qu’ils ont fait à Marcoussis, Accra, Pretoria, Ouagadougou, et donc ils devraient assumer humblement ces choix, reconnaître qu’ils se sont probablement trompés et surtout repartir d’un nouveau pas, d’une nouvelle mesure, d’un nouveau ton. Mais rester arc-boutés sur ce passé, avec des injures, des mots violents, des appels à la violence, tout cela va nous donner les mêmes effets déplorés par le passé. Et ce serait regrettable pour le pays, l’investissement, l’emploi, le niveau de vie.

 

Ce n’est donc pas seulement la violence verbale qui est en cause. Il y a aussi une absence de débats de fond ?
Depuis 2011 qu’Alassane Ouattara est au pouvoir comme président de la République, si les espaces de débats de fond étaient ouverts entre journalistes professionnels et hommes et femmes politiques d’une part, et d’autre part entre ceux-là mêmes qui font la politique, je suis sûr que nous aurions pu exorciser pas mal de ces questions. Mais il n’y a pas de débats entre nous. Chacun monologue dans le journal de son parti ou sur sa plateforme, chacun insulte l’autre. Ça, ça ne peut pas conduire ni à la démocratie, ni à la paix, ni à la tranquillité. Ça ne peut même pas conduire à l’apaisement. Si, entre avril 2011 et décembre 2011, nous avions eu le courage, sur le plateau de la télévision publique, de la radio publique et de tous les médias d’Etat, de nous rencontrer chaque semaine, chaque mois, au plus haut niveau, ou au plus bas niveau, de nous parler, d’avancer dans le discours en reconnaissant progressivement qui a fait quoi ou n’a pas fait quoi, nous aurions tiré les leçons de cette période. En 2012, nous aurions commencé à nous projeter sur les erreurs à ne pas commettre. Et puis, aujourd’hui, en 2013, nous serions en position de regarder comment préparer 2015 en toute quiétude. Or, nous sommes en fin 2013, avec une violence verbale, une violence symbolique qui prédominent. Il n’y a pas de débat, ni sur l’avenir de la Côte d’Ivoire, ni sur le statut des partis politiques, ni sur les relations entre les partis politiques et leurs militants mêmes. Chaque parti considère que ses militants sont des moutons et ses dirigeants des dieux, ils se disent : «Nous au sommet, on décide et les gens vont nous suivre dans tous les cas». L’Etat ivoirien a consenti beaucoup d’argent à certains partis politiques pour former, informer et éduquer les militants, mais j’ai l’impression que ce travail-là n’est pas fait. Et c’est un problème de fond. Les dieux n’aiment pas coexister entre eux. Nous sommes dans des guerres de sectes loin du débat politique sain.

 

Ne sont-ce pas les trois grands partis que sont le Pdci, le Rdr et le Fpi qui prennent le débat démocratique en otage ?
J’ai écouté le président Ouattara dans sa toute dernière tournée dans la région du Gbêkê, il a semblé reconnaitre que c’est lui qui a mélangé les mandats de Bédié et Gbagbo pour finir par arriver au pouvoir. Une fois, que vous reconnaissez vous vous êtes bagarré entre vous jusqu’en en 2011, alors vous finissez les querelles. Vous reconnaissez que depuis que Houphouët est mort, vous vous êtes battu pour ce fauteuil, que chacun de vous est passé là-dedans une fois et vous vous dites : «Maintenant regardons la Côte d’Ivoire». Mais on ne peut pas toujours rester figés sur ce moment électoral et dire : «J’ai gagné, je les ai battus, ce sont des méchants, etc.». Ce genre de discours discrédite complètement la politique. Et les autres répondent «Il n’a pas gagné, c’est nous qui avons gagné, c’est un voleur.» En 2013, cela discrédite tout autant le discours politique.

 

Et vous pensez que la presse ne joue pas suffisamment son rôle en faveur de l’émergence d’une société démocratique ?
Je ne voudrais pas accuser la presse. Depuis ces 20 dernières années, je dis toujours que nous avons la presse que nous méritons et que nous avons aussi les personnels politiques que nous méritons. Si la presse avait été libre, si nous avions organisé la promotion de la presse libre, l’organisation de ses conditions de travail, l’ouverture de l’espace audio et télévisuel, je pense qu’on aurait eu une presse bien meilleure. Dans d’autres pays du monde, les journaux sont cotés en bourse, ils rapportent beaucoup d’argent, des actionnaires y mettent beaucoup d’argent. Les journalistes ont de moyens pour travailler et sont bien payés. Ici, on n’a pas ce type de cas ! On a des journaux qui se plaignent de ne pas pouvoir vendre, en conséquence, des journalistes qui se plaignent d’être mal payés, des hommes politiques qui considèrent que les journaux sont leur instrument de propagande, un gouvernement qui n’allège pas du tout la fiscalité sur le papier, sur l’imprimerie, sur la distribution pour que les journaux puissent vendre mieux etc. Tout cela met les journalistes dans une sorte de captivité de la classe politique. Il faut bien que tout le monde vive. Il faut mettre fin à la captivité de la presse par la politique.

 

Il y a donc une absence de volonté politique de faire de la presse un outil d’émergence démocratique ?
Plus qu’un outil, la presse devrait même être un contre-pouvoir vis-à-vis de la classe politique. Bien sûr, chaque journaliste a son cœur qui bat d’un certain côté, on ne peut pas demander à un journaliste de ne pas être proche d’un parti politique. Mais le journal en tant que tel, quelle que soit sa ligne éditoriale, doit avoir les moyens de son indépendance, de l’argent pour bien payer les journalistes et leur donner la liberté de faire des enquêtes approfondies, de recevoir qui ils veulent sur leur plateau, de publier des informations qui vont dans le sens du bien des populations, de faire la critique sociale selon leur déontologie, que ce soit vis-à-vis des partis qui sont proches d’eux ou des partis qui ne le sont pas, de faire la critique politique de l’Etat et de ses hommes, sans peur, ni reproches, ni chantages. Ailleurs, dans les pays démocratiques, la presse est un contre-pouvoir. Mais ici, chez nous, les hommes politiques se sont dépêchés de faire en sorte que la presse ne s’approprie pas ce contre-pouvoir. Ils le font, peut-être aussi avec la complicité aussi de certains journalistes. Car si vous regardez de près le comportement des associations de journalistes, que ce soit le Cnp, l’Unjci ou les syndicats du milieu de la presse, vous vous demandez si ces organisations-là défendent vraiment les intérêts des journalistes, est-ce qu’elles se battent vraiment pour que cette presse devienne libre ou est-ce que ces organisations se battent pour qu’elle reste au contraire toujours sous le contrôle et la tutelle des hommes politiques ? Ce sont des questions qu’on se pose lorsqu’on regarde les discours et les comportements des uns et des autres. Rien que des questions.

 

Selon vous, l’émergence démocratique de la Côte d’Ivoire viendra-t-elle du sommet, à travers ses dirigeants politiques, ou viendra-telle de la base, à travers ce qu’on appelle le bas peuple ?
Si ça doit venir du sommet, alors il faut qu’arrive ce qui est arrivé peut-être au Japon, à l’ère Meiji. C’est-à-dire qu’il faut une chance extraordinaire pour avoir des hommes éclairés et déterminés, des hommes au caractère bien trempé que rien ne peut effrayer, d’un seul coup au sommet de l’Etat et qui décident de tout changer du sommet vers le bas. C’est possible. Ça peut venir aussi du bas de la société, comme dans la révolution anglaise ou dans la révolution française où des philosophes, encyclopédistes ont cultivé des idées qui ont fini par inspirer des acteurs sociaux à la base, qui ont fini par se lever et revendiquer des droits de la base vers le sommet. En Afrique, en Côte d’Ivoire, nous avons une connaissance de toutes ces expériences qui se sont déroulées ailleurs et il y a longtemps. Nous prenons les mots forgés par ces expériences, comme par exemple ‘déclaration des droits de l’homme’, ‘démocratie’, ‘liberté’, mais nous leur donnons un contenu différent comme par exemple ‘tribalisme’, ‘captivité’, ‘parti unique’, ‘coup d’Etat’. Il ne nous est pas demandé de réinventer la roue. Si on le veut vraiment, on doit pouvoir faire les deux : de la base vers le sommet et du sommet vers la base. Cela suppose que ceux qui gèrent l’Etat et la société civile elle-même, comme les citoyens lambda, commencent à se réveiller, à se dire : «J’ai une seule vie et cette seule vie, comment j’aimerais la vivre? Comme un mouton ou comme un humain ? Est-ce que je la vis pour Bédié, pour Gbagbo, pour Ouattara, pour Koulibaly ou est-ce que je la vis pour moi-même ?» Si les gens commencent à se poser cette question, les revendications ne vont plus s’exprimer en termes de «Nous, au Pdci, on veut ceci», «Nous les pro-Gbagbo, on veut cela» ou «Chez nous, c’est que Ouattara dit qu’on fait», etc. Il faut que le paysan de Guiglo arrive à dire : «Nous, ici, à Guiglo, voilà ce qu’on cherche». Dans «ce qu’on cherche», ce ne sont pas des doléances pour des hôpitaux, des écoles adressées aux personnels politiques. Non. Il s’agit pour les gens de revendiquer leur droit, par exemple, la parcelle de terre que l’Etat a confisquée. C’est avant tout le droit d’être soi-même et d’exister, de vivre convenablement.

 

 

 

Est-ce qu’il n’y a pas, s’agissant de la société civile, une confusion de genres ?
On a vu des activistes politiques notoirement connus comme les Blé Goudé ou les Bro Grébé qui pourtant se réclamaient officiellement de la société civile.

Et vous y avez cru vous-même ?
Non, mais justement, ils portaient la casquette de la société civile. Comment, dès lors, identifier la société civile
Pour moi, la société civile, c’est un groupe d’hommes et de femmes citoyens d’un même pays ou pas, puisqu’elle peut être internationale, qui, sans subordination à l’Etat, ni à la classe politique, sans se présenter comme une entreprise industrielle ou commerciale non plus, s’organise dans les quartiers, villages, lieux de travail ou ailleurs, pour rappeler aux uns et aux autres, patrons ou décideurs, Etat ou autres, les manquements à leurs devoirs et ce qui, à la marge, aurait dû être fait mais qui n’est pas fait. On classe généralement les syndicats dans la société civile. Un syndicat de ne dit : «On va prendre le pouvoir», mais «Comment faire pour améliorer les conditions de travail et de vie de mes adhérents ?»

On observe pourtant que la majorité des leaders politiques ivoiriens sont sortis de l’antichambre syndicale.
Le format bolchevique, communiste, a fortement influencé en Côte d’Ivoire, mais la Guerre froide est terminée. Un syndicat ne se bat pas pour que quelqu’un devienne président de la République, il se bat pour que les travailleurs qui ont adhéré à ce syndicat puissent avoir les meilleures conditions de travail, les meilleurs rapports avec le patron, les meilleures productivités, pour être compétitifs. Car si leurs branches d’activités sont compétitives, alors ils reçoivent eux-mêmes le bénéfice en augmentation de salaire, en sécurité de l’emploi, etc. Leur lutte peut permettre la création d’emploi et la prospérité générale, sans qu’ils ne soient ministres ou président. Mais c’est vrai qu’il y a des exceptions et on peut les expliquer.

Quelles sont les conditions de l’émergence d’une société civile en Côte d’Ivoire ?
Il faut que les Ivoiriens se réveillent. Quand on arrive à cette phase, ce sont les «il faut, il faut, il faut». A mon niveau, pour faire avancer la question, je fais de la pédagogie : je rencontre les gens dans les campements, les villages. Je leur dis : «Votre village, ici, vit de quoi ?» Ils répondent : c’est du cacao. Et je leur dis : «Est-ce que vous savez que c’est le cacao qui enrichit le pays ?» Quand ils disent qu’ils le savent, je leur demande : «Vous-mêmes, quelles sont les maisons que vous avez pu bâtir avec le cacao, combien parmi vous ont un papier pour sa cour, son champ ?» Je leur dis aussi : «Votre force commencera quand vous allez commencer à revendiquer et obtenir vos papiers qui vous rendent propriétaires de votre plantation, de votre concession. En ce moment-là, vous allez devenir forts, vous serez vraiment souverains, vous allez commander les hommes politiques qui viennent vers vous pour solliciter vos suffrages.» C’est une affaire de droits individuels. Tout commence par la reconnaissance des droits des hommes sur leur vie, leur corps, le fruit de leur travail, leur propriété. Pour une société civile forte, il faut une grande dynamique, que les gens soient nombreux à comprendre cette dynamique qui consiste à donner du pouvoir aux populations pour renforcer l’Etat. Si on a des Etats dits puissants, avec des populations faibles, ces Etats ne servent à rien, ce sont des Etats prédateurs qui vont aller de violences en coups d’Etat, de déstabilisations en déstabilisations avec un personnel plus ou moins kleptocrate. Celui qui arrive dit que l’autre ne vaut rien, que lui sait tout faire. Quand il s’en va, celui qui vient après lui trouve que celui qui l’a précédé ne vaut rien. Et puis, on ne construit rien. Moi, je construis le rez-de-chaussée de la nation, quand on me chasse du pouvoir, celui qui vient, au lieu de faire le premier étage, il casse le rez-de-chaussée et se met à reconstruire. Ainsi de suite… Cela fait que 53 ans après l’indépendance, on est toujours au-rez-de-chaussée, on n’a pas été capable de construire le premier, le deuxième, le troisième ou le quatrième étage de cette nation que tous nous appelons de nos vœux. Si vous comparez ces 53 ans sur le continent avec ce qui s’est passé dans d’autres pays du monde avec lesquels nous vivons sur cette terre, vous verrez qu’en 50 ans, les gens ont progressé avec des convictions politiques complètement différentes. En France, vous avez vu Pompidou succéder à De Gaulle, Giscard à Pompidou, puis Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande. Ils ne sont pas souvent de même bord, ils sont souvent très critiques les uns envers les autres, mais celui qui vient construit sur ce qui a déjà été fait dans l’intérêt de la France. Nous, on n’est pas capable de construire sur ce qui a été fait. Quand je viens, je détruis ce que l’autre a fait, je passe tout mon mandat à critiquer l’autre, à l’insulter, à vouloir l’éradiquer, et puis à la fin de mon mandat, je me rends compte que j’avais dit aux gens que j’allais leur donner l’eau, l’électricité, le téléphone, l’école et des emplois, mais que j’ai passé mon temps à insulter mon prédécesseur. Alors, il ne me reste plus qu’à dire : «Dans ce mandat, comme je n’ai rien réalisé de ce que j’avais promis, donnez-m’en un autre et vous verrez». Ils ont pris le peuple et le pays en otage.

Tout n’est pas rose. Toutefois, la libération, le 5 août dernier, de vos anciens compagnons du Fpi, ne vous parait pas être une condition nécessaire à la réconciliation, même si ce n’est pas une condition suffisante?

C’est possible. Mais la suite, c’est quoi ?
La suite, c’est que les partis politiques s’engagent en retour dans le processus de réconciliation.

Est-ce que vous avez senti une évolution dans la réconciliation depuis la libération de ces prisonniers ?
Non. C’est donc l’opposition, particulièrement ceux qui ont été élargis, qui sont en cause. C’est ce que je vous dis depuis le début de cet échange. Aussi bien au niveau de l’opposition que du parti ou des partis au pouvoir, il y a une sorte de blocage épistémologique. C’est comme s’ils sont restés bloqués en 2011. On refuse d’avancer de part et d’autre. Pourtant, il faut bien avancer ! Si vous avez des prisonniers, si vous avez des contentieux, des comptes à régler et si vous pensez pouvoir régler tout cela, alors régler ces contentieux le plus rapidement possible et avancez. Vous ne pouvez pas rester à tourner autour du pot pendant que le temps passe. Aujourd’hui, est-ce que vous entendez beaucoup de gens parler de réconciliation ? C’est un terme qui n’a plus beaucoup de cote. C’est comme le désarmement. Les gens commencent à être blasés et ça, c’est dangereux parce que les problèmes demeurent et le peuple commence à penser que son personnel politique n’est préoccupé que par son propre bien-être et que le reste lui importe peu.

Quand vous entendez le gouvernement ivoirien dire qu’il veut juger l’ancienne première dame Simone Gbagbo en Côte d’Ivoire plutôt que de la transférer à La Haye, vous vous dites que c’est quand même une bonne nouvelle ?
Je ne sais pas. Le droit, pour moi, c’est une attitude de juste conduite des choses. Si vous avez un lot de prisonniers accusés pour les mêmes motifs et que vous vous dites que vous allez appliquer des procédures claires à tous, alors il faut leur appliquer à tous des procédures claires. Si vous discriminez dans le dos, votre position n’est plus juste. Si donc l’Etat de Côte d’Ivoire pense pouvoir juger Simone Gbagbo ici, que l’Etat de Côte d’Ivoire juge Simone Gbagbo ici. S’il pense qu’il ne peut pas, alors qu’il ne le fasse pas. Mon problème n’est pas là. C’est sur les principes de la CPI qu’il faut s’interroger. Mon problème, c’est pourquoi l’Etat, depuis longtemps, n’est pas arrivé à arrêter d’autres personnes qui sont aussi accusées ou contre lesquelles on a des preuves de violences pré- et postélectorales ? Mon problème, c’est le juste traitement des uns et des autres. Le général Sanogo, au Mali, a été arrêté et jeté en prison. Les rebelles de chez nous sont promus. Maintenant, que Simone Gbagbo soit jugée ici ou pas, ça n’a pas beaucoup d’importance. Mais les criminels du camp de Ouattara sont-ils au-dessus de la justice et des lois ? Eux sont promus pour les crimes commis, et les autres sont punis pour les mêmes motifs. Où est donc la justice ? Pourquoi chez nous les mandats d’arrêt sont distribués de façon opaque ? Telle est ma façon d’aborder le problème.

Vous êtes toujours contre l’amnistie ?
Oui, je suis contre l’impunité. Je suis contre l’amnistie générale. Nous avons attribué beaucoup trop d’amnisties aux uns et aux autres. Quand la transition militaire finissait, les dispositions de la Constitution amnistiaient tous ceux qui avaient fait le coup d’Etat de 1999. Ça n’a pas empêché qu’il y ait eu des crises après les élections de 2000. Au forum de réconciliation de 2001, on a décidé d’amnistier. Ça n’a pas empêché qu’il y ait eu la rébellion en 2002. A Marcoussis, Pretoria, Accra, Ouaga, on a décidé d’amnistier et cela n’a pas empêché la crise postélectorale. Mais il faut poser la question aux victimes et aux parents des victimes. Moi je pense que l’impunité est la source de frustrations qui, elles-mêmes sont sources de crises graves dans un pays. Si j’ai un fils qui a été tué, si moi-même, j’ai perdu un œil, ou que je suis assis avec une balle sous la peau, que je sais qui l’a fait et que je vois ce type est assis, et on ne lui fait rien, alors que l’Etat a la possibilité d’arrêter des gens et de les mettre en prison, je me dis : «Tiens, on a arrêté ceux qui ont fait du mal à X et moi, on n’a pas arrêté ceux qui m’ont fait du mal à moi». Et il y a des milliers de citoyens qui pensent ça, des légions entières de personnes qui pensent ainsi. Il faut donc traiter la question avec sérieux. L’amnistie générale, c’est un mandat, une carte blanche, un chèque en blanc pour qu’en 2015, on recommence encore à s’entre-tuer. On a ignoré les victimes de notre crise de 2000 et plusieurs sont devenus les bourreaux de 2002. On a ignoré les victimes de 2002, ils sont pour beaucoup devenus les bourreaux de 2010. Si on ignore les victimes de 2001-2011, alors nous devons nous préparer à avoir des bourreaux encore plus nombreux en 2015. Puisse que le crime paye bien, pourquoi ne pas devenir criminel ?

Pour vous, la réconciliation passe absolument par la justice ?
Absolument. Il faut que notre justice, nos procureurs disent : «Nous avons des dossiers qui disent que Fofié, Wattao, Soro, Blé Goudé, Simone, Affi, Koulibaly, Ouattara etc. ont commis des crimes. On prend les dossiers, et on les convoque tous.» Les victimes qui ont déposé des plaintes, on les écoute toutes, on fait des procès, ceux qui sont coupables, on les condamne, ceux qui ne sont pas coupables, on les relâche, les victimes repartent chez elles en se disant : voilà, l’Etat de Côte d’Ivoire et sa société ont tenu compte de notre douleur. Le bourreau se rend aussi compte que lorsque qu’on tue, on va en en prison, en temps ordinaire comme en période électorale. Et puis, à partir de là, le président de la République peut dire : «Maintenant que le coupables ont été punis, que les victimes ont vu que leurs cas ont été pris compte, pour la réconciliation, nous allons, non pas amnistier, mais gracier tous ceux qui ont été condamnés ou certains d’entre eux». Désormais, la victime et le bourreau savent que, quel que soit le moment, quand on tue, on est puni. Mais s’il n’y pas de justice, chacun de nous croira que si monsieur Untel ne me plait pas, je peux attendre en octobre 2015, pendant les élections, là, si je le tue, cela va entrer dans le cadre la crise postélectorale et puis il va y avoir une amnistie qui va me profiter. C’est un très mauvais signe, pour le renforcement de la démocratie, pour la cohésion sociale. Les gens vont attendre les élections pour régler leurs comptes. Et ça va être terrible. Les Ivoiriens savent maintenant se tuer les uns les autres, et sans remord. Arrêtons cet engrenage infernal. Nous sommes des hommes et non du bétail ou des légumes.

Une bombe à retardement ?
L’amnistie ou la réconciliation sans justice, ce serait une bombe à retardement. Ce serait donner un mandat de l’Etat de Côte d’Ivoire à chacun d’entre nous de viser son adversaire ou ennemi potentiel et d’attendre la période électorale pour aller brûler sa maison, tuer ses enfants, violer ses parents et puis, on mettra tout ça dans un panier politique pour aboutir à une amnistie. Je ne suis pas d’accord pour cette option. LIDER s’y oppose.

Mamadou Koulibaly était plus ou moins en désaccord avec ses compagnons lorsqu’ils étaient au pouvoir pendant 10 ans. Aujourd’hui, il est en désaccord avec l’actuel pouvoir. Face à tout ça, de quoi vit Mamadou Koulibaly ?
Je vis de beaucoup d’espoir et de mon travail : à l’université, je donne des cours, je fais des examens, j’encadre des étudiants, je les forme. Par ailleurs, ma retraite de parlementaire pour laquelle j’ai cotisé me permet de vivre. Enfin, il y a ma famille, mes amis, il y a LIDER, qui me permettent de continuer de rêver de cette Côte d’Ivoire et de cette Afrique fortes, libres et prospères. Cela me donne vraiment de bonnes raisons de vivre et de donner un sens à ma vie. En tout cas, ça ne permet pas du tout de désespérer de cette jeunesse-là, pleine d’envie mais qui a comme des chaines attachées à ses pieds, ces chaines étant d’être entre les mains de gens qui sont incapables de l’amener à se réveiller, s’exprimer, s’épanouir. Mon rêve, c’est de libérer cette jeunesse et ce peuple de ces chaines par la formation, l’éducation et la prise de conscience d’eux-mêmes, de leur valeur, de leur potentiel.

S’il arrive que le président Ouattara vous fasse appel et veut vous nommer comme son ministre chargé des relations avec les partis politiques et les institutions, quelle serait votre réponse ?
Je dirai non.

Pourquoi ?
Parce qu’il a un programme de gouvernement que je ne partage pas. Et il a suffisamment d’hommes pour ne pas le mettre en application. Mais si le président Ouattara dit : «Voilà, après 3 ans, je me rends compte que je ne suis pas arrivé à résoudre les problèmes des Ivoiriens. J’ai bouché des trous sur des routes, fait des routes, des ponts, des écoles, le programme présidentiel d’urgence me permet de faire beaucoup de choses, mais j’ai l’impression que ce n’est pas ce que les Ivoiriens veulent. Je les sens très insatisfaits malgré tous mes efforts. Je crois qu’ils ont besoin d’autre chose, d’après ce que j’ai entendu à Korhogo, à Abidjan, à Sakassou, à Man et Bouaké, partout où je passe. Je vais donc déposer mon programme de gouvernement que je n’applique de toute façon pas de côté, et mettre en place un programme de réconciliation nationale, de transition. A partir de ce moment-là, j’ai besoin d’idées venues d’ailleurs, je vais rassembler tous les groupes politiques qui peuvent m’apporter de la matière et ensemble, nous allons nous donner 18 mois d’ici les élections pour faire ce qu’il faut afin que cette insatisfaction des Ivoiriens soit compensée.». Dès lors que Ouattara dirait cela, je ne serai même le seul, il y aura bien d’autres Ivoiriens qui lui diront : «Monsieur le président, nous sommes avec vous». Dans ce cas, on va, ensemble, mettre en place les conditions des élections générales de 2015, on va boucler et bien faire le recensement général de la population ; on va commencer et bien faire l’intégration sur la liste électorale de tous les jeunes qui, depuis 2009, ont eu 18 ans ; on va engager et bien faire la réforme de la Commission électorale actuelle, qui n’a réussi à organiser aucune élection sans qu’il n’y ait eu de bagarres, de contestations et de violences. Et puis, on va travailler à ce que tous les réfugiés de Danané, Toulepleu, Duekoué, qui sont au Ghana, au Libéria et ailleurs reviennent, car à ce moment-là, on aura mis en place les conditions des élections. Si c’est un gouvernement qui vient sur ce type de programme, Mamadou Koulibaly sera d’accord pour aller y travailler, même si c’est pour être conseiller d’un ministre. Sinon, Ouattara n’a pas besoin de quelqu’un. Il a tout ce qu’il lui faut. Il n’a besoin que d’une chose : qu’en 2015, avec un bilan catastrophique aussi bien sur le plan économique que sur le plan socia,l nous nous mobilisions pour le battre démocratiquement et tourner la page de son affairisme d’Etat. Posez la question aux industriels et autres investisseurs. La corruption d’Etat avec Ouattara a atteint des sommets inimaginables.

 

Source   Le Nouveau Réveil