Source : AFP |   Samedi 26 Octobre 2013

Démembrée pendant la crise postélectorale de 2010-2011, la justice ivoirienne, lente et politisée, peine à convaincre de sa neutralité, dans un délicat contexte de réconciliation nationale. Les critiques à son encontre sont vives: "justice à deux vitesses", "justice des vainqueurs", "justice sélective"... La société civile et l'opposition ivoiriennes l'accusent de n'inquiéter qu'un camp, celui des pro-Gbagbo. 

 La Côte d'Ivoire s'était embrasée après l'élection présidentielle de 2010, quand le sortant Laurent Gbagbo avait refusé de reconnaître la victoire d'Alassane Ouattara. La crise sanglante a fait officiellement 3.248 morts, dont 1.452 imputables aux forces pro-Gbagbo et 727 aux FRCI (Forces républicaines de Côte d'Ivoire, pro-Ouattara), le reste étant l'oeuvre de forces non conventionnelles, selon la Commission nationale d'enquête. 

Pourtant, "ce sont presque exclusivement des personnes du camp pro-Gbagbo qui sont dans le collimateur de la justice", constate Me Patrick Baudouin, le président de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH).

 

"Concrètement, il y a une seule mise en examen dans le camp pro-Ouattara aujourd'hui. Inévitablement, cela donne l'impression d'un +deux poids, deux mesures+", regrette-t-il dans un entretien à l'AFP. En juillet dernier, un procès a été annoncé contre 84 proches de l'ex-président Gbagbo, poursuivis notamment pour "atteinte à la sûreté de l'État", "complot contre la défense nationale" ou encore "attentat à l'ordre public", à une date non précisée.

La femme et le fils de l'ancien dirigeant, Simone et Michel Gbagbo, et Pascal Affi N'Guessan, le président du Front populaire ivoirien (FPI, le parti de Laurent Gbagbo), figurent parmi les accusés. Pascal Affi N'Guessan et Michel Gbagbo ont bénéficié en juillet de la liberté provisoire, en compagnie de 12 autres détenus, au nom de l'"apaisement", selon les propos d'Alassane Ouattara. Car parfois, la justice fait un geste envers les partisans de l'ancien régime. 22 proches de l'ex-président ont ainsi été libérés en deux vagues depuis décembre 2012. Ce qui n'empêchera pas certains d'entre eux d'être à nouveau jugés pour répondre de "crimes de sang", des faits pour lesquels la FIDH et deux ONG ivoiriennes dénombraient en juillet 67 inculpés. "Il est beaucoup plus facile de poursuivre le camp des vaincus que son propre camp quand on est vainqueur", grince Me Baudouin.

 

En Côte d'Ivoire, des chefs de guerre ayant porté Alassane Ouattara au pouvoir, dont la responsabilité est engagée dans des crimes commis durant la crise postélectorale, ont ainsi été nommés à des postes de responsabilité, sécuritaires ou civils.

 

Les présenter à la justice pourrait fragiliser considérablement le pouvoir, voire provoquer sa chute, jugent les observateurs.

 

"Si la justice arrive à démontrer que des personnes du côté du président sont impliquées dans des atteintes aux droits de l'Homme, elles seront sanctionnées", assure Bruno Koné, le porte-parole du gouvernement, selon qui "il n'y aura pas d'impunité."

 

La justice ivoirienne, "indépendante", est "capable de rendre un jugement impartial", martèle-t-il, mais il faut lui laisser "le temps".

 

Cet argument a été utilisé par le pouvoir pour ne pas transférer Simone Gbagbo à la Cour pénale internationale (CPI), qui a lancé un mandat d'arrêt contre elle pour "crimes contre l'humanité". Abidjan devrait invoquer les mêmes raisons pour ne pas envoyer à La Haye Charles Blé Goudé, homme fort du précédent régime, poursuivi pour les mêmes faits.

 

Laurent Gbagbo, lui, attend depuis deux ans dans une prison aux Pays-Bas d'être jugé par la CPI.

 

"Nous continuerons à insister pour que Simone Gbagbo et Charles Blé Goudé soient transférés à la CPI", lance un diplomate occidental à Abidjan, volontiers "sceptique" quant à la tenue d'un procès "dans de bonnes conditions" en Côte d'Ivoire, où "il n'y a pas eu de cour d'assises depuis 2002" et où les avocats de M. Blé Goudé clament que les droits de leur client sont bafoués.

 

Pourtant, une justice impartiale reste le meilleur remède pour éviter un retour des violences, souligne Ali Ouattara, président de l'ONG La Coalition ivoirienne pour la CPI.

 

"L'impunité d'aujourd'hui est la crise de demain", soupire-t-il. "C'est un encouragement à la récidive et à la vengeance."