Le mardi 5 avril 2011, à 19h30, alors que les bombes de l’armée française pleuvaient sur Abidjan, le président Laurent Gbagbo accordait une interview téléphonique à la chaîne de télévision française LCI. Une interview historique de 22 min 52 secondes dans laquelle le président ivoirien réaffirme les valeurs qui sont les siennes : dignité, respect des institutions et de la Constitution.
Vous constaterez que le journaliste Vincent Hervouët qui a mené l’interview en savait un peu trop sur la stratégie de Nicolas Sarkozy, le président français.

LCI : Bonjour Monsieur le président, je suis très ému de vous avoir au téléphone. Comment vous portez-vous ce soir ?
Laurent Gbagbo : oh un peu fatigué mais ça va !
-Est-ce que les négociations avancent ?
L.G : vous allez un peu trop vite en besogne. je vais vous décrire ce qui s’est passé. La
semaine dernière, les forces de ouattara que nous appelons ici les rebelles, mais vous
n’êtes pas obligés de partager notre terminologie, ont pris beaucoup de villes en côte
d’ivoire et sont rentrées à abidjan. alors, l’armée régulière a contre-attaqué. et au
moment où l’armée pensait les avoir suffisamment affaiblies sur abidjan et donc s’apprêtait
à prendre la contre-offensive pour aller à l’intérieur du pays, hier, lundi, la france a opéré
des frappes aériennes avec des avions de guerre et a bombardé des sites stratégiques
d’abidjan.
-Est-ce que vous pensez que la France a outrepassé le mandat que lui donnait la
résolution de l’Onu ?
L.G : ecoutez, moi je ne connais pas de résolution de l’onu où cette institution demande
à la france de rentrer en guerre contre nous. or, hier, lundi, la france est entrée directement en guerre contre
nous. avant cela, elle était en guerre contre nous mais de façon indirecte. elle transportait les troupes rebelles d’un point à un autre, elle les armait, elle leur donnait des minutions. mais hier, c’était vraiment la seule fois où la france est entrée directement en guerre. toutes les soutes à minutions de l’armée ont été bombardées, le palais de la présidence a été bombardé, la résidence du chef de l’etat a été bombardée pendant que je
m’y trouvais, la télévision nationale été détruite, la radio aussi etc.
-Mais vous-même vous vous battiez ou du moins vos troupes fidèles se battaient elles aussi…
L.G : ah oui ! mais elles se battaient contre la rébellion et non pas contre la france.
-Monsieur le président, estce que vous avez confiance aujourd’hui dans la parole
d’Alain Jupé ou de Nicolas Sarkozy ? Est-ce que vous pouvez discuter avec eux ?
L.G : excusez-moi, je n’ai pas envie se parler de ces messieurs. Quand le moment sera
venu, nous parlerons certainement. parce qu’il faut qu’il y ait une issue à cette guerre. mais,
je n’ai pas compris, je ne comprends toujours pas comment un litige électoral en côte
d’ivoire entraîne l’intervention directe de l’armée française dans ce conflit. je ne comprends
toujours pas.
-On dit à Paris que vous réclamez des garanties pour votre sécurité…
L.G : moi, je n’ai jamais dit ça. ce que je souhaite, c’es-à-dire que l’armée a demandé une
cessation de belligérance, ce qu’on appelle communément un cessez-le-feu. L’armée a
réclamé cela et l’armée est en train de discuter de cela. Des modalités du cessez-le-feu
avec les autres forces en présence. Ça, nous le savons, mais sur le plan politique, aucune
discussion n’est encore engagée.
-Donc vous n’êtes pas décidé, Monsieur le président, à laisser la place à Alassane
Ouattara ?
L.G : mais, écoutez, le débat de fond demeure. parce que le débat de fond est simple :
les élections du 28 novembre, qui les a gagnées et qui les a perdues ? avec ce débat on
rentré progressivement dans une situation de guerre. je dis que la france est rentrée dans
cette guerre-là et a détruit les forces de nos forces armées. on va voir ce qu’on fait. on va
voir comment on discute.
-Monsieur le président, estce que je vous ai bien compris ? Vous ne reconnaissez
toujours pas la victoire d’Alassane Ouattara ?
L.G : il n’a pas gagné les élections monsieur, cher ami ! comment voulez-vous que je
le dise ? ouattara n’a pas gagné les élections. et lui il dit que je n’ai pas gagné les élections,
c’est là qu’il y a le débat.
-D’accord, est-ce que pour ramener la paix à Abidjan, vous êtes prêt à quitter la
présidence ?
L.G : ecoutez ! pour ramener la paix en côte d’ivoire, il faut que nous discutions tous les
deux. c’est ça qui est le plus important. Que chacun présente ses arguments.
-Est-ce que vous voulez dire que ce soir vous réclamez un tête-à-tête avec Alassane
Ouattara ?
L.G : ecoutez ! Ça fait longtemps que nous sommes en côte d’ivoire, nous nous
sommes téléphoné depuis mais depuis que nous sommes entrés dans cette
crise chacun campe sur ses positions. nous attendons.
-Vous êtes actuellement à la résidence du président de la république, on dit que vous
êtes dans un bunker avec votre famille…
L.G : bof ! ce n’est pas moi qui ai construit ce bunker-là (rires)
-Et vous pensez que vous pouvez y rester, dans ce bunker ?
L.G : mon problème n’est pas de rester dans un bâtiment ou pas. mon problème est qu’on
trouve une issue à cette crise qui n’aurait jamais dû être militaire d’ailleurs. elle l’est, il
faut qu’on lui trouve une issue. et je suis prêt…
-Président Gbagbo, comment est-ce que vous imaginez la sortie de cette crise ?
L.G : vous savez, (longue hésitation) pourquoi vous me posez cette question d’ailleurs?
-Parce que j’essaie d’imaginer comment les choses vont se passer dans les
heures qui viennent et qu’est-ce que vous pouvez réclamer ?
L.G : ce que je peux réclamer ? La vérité des urnes ! c’est tout ce que j’ai toujours réclamé.
-ça laisse entendre que jamais vous ne laisserez à un autre qui n’a pas remporté
l’élection selon vous prendre votre place…
L.G : oui, mais votre mot ‘’jamais’’ est trop. parce qu’il ne faut jamais dire ‘’jamais’’. mais
je veux dire que vous me demandez ce que je réclame, moi je réclame la vérité des
urnes.
-Et vous êtes prêt à mourir pour obtenir la vérité des urnes ?
L.G : je n’ai pas bien entendu votre question
-Est-ce que vous êtes prêt à mourir pour votre pays et pour imposer cette vérité
des urnes ?
L.G : on n’a pas besoin de mourir. moi j’avais déjà proposé depuis quelque temps
qu’on recompte les bulletins de vote. est-ce qu’on a besoin de mourir pour ça ?
-Mais est-ce que ce n’est pas trop tard ?
L.G : non, mais je veux dire, on n’a pas besoin de mourir pour ça ! et puis non seulement
qu’on recompte les bulletins de vote mais ensuite qu’on respecte l’ordre constitutionnel.
Les institutions de la république de côte d’ivoire disent que j’ai gagné. pourquoi
est-ce qu’on s’en détache alors que dans toutes les élections qui ont lieu en ce moment
en afrique, ce sont les conseils constitutionnels qui proclament les résultats ?
brusquement arrivé en côte d’ivoire, on estime que non. alors que ce n’est pas compliqué
pourtant.
-Cela fait quatre moi…
L.G : oui mais ce n’est pas compliqué. ce n’est pas moi qui complique le problème et
qui allonge les délais, ce sont ceux qui ne veulent ni recompter les voix s’il y a contestation,
ni accepter les résultats proclamés par les institutions.
-Monsieur le président, vous menez une bataille depuis une semaine très difficile et
on vous sent fatigué
L.G : oui, je le suis ! je suis très fatigué, oui !
-Vous n’avez pas envie de tout lâcher ?
L.G : mais pourquoi aurais-je envie de tout lâcher ? si j’avais voulu tout lâcher on
n’aurait pas eu le multipartisme en côte d’ivoire. j’ai lutté des années, au moins 30
ans pour que chacun ait le droit de s’exprimer ici, pour que les gens aient le droit de
créer des journaux, je n’ai pas tout lâché à ce moment-là. et à ce moment-là j’étais très fragile.
j’étais quasiment un inconnu.
-Et vous ne craignez pas qu’en réclamant la vérité des urnes, qu’on recompte
les bulletins, vous ayez laissé passer le temps d’une solution pacifique et que ça
se termine très mal tout ça ? Et qu’il n’y ait plus de solution?
L.G : monsieur, s’il vous plait, quand il y a deux protagonistes à la fin d’une élection
qui se contestent mutuellement les résultats, et qu’il y en a un qui dit, recomptons les
bulletins, ou bien suivons la voie constitutionnelle et qu’il y l’autre qui prépare une armée
pour venir attaquer, qui est celui qui laisse passer le temps de la paix ?
-Et vous ne pensez pas que l’histoire jugera ?
L.G : ah si, elle jugera et je compte bien que l’histoire jugera.j’y compte bien.
-Alors laissons l’histoire juger. Et si votre départ conditionne la fin des combats,
est-ce que ça ne vaut pas le coup de songer à partir tête haute ?
L.G : n’ajoutez pas tête haute. s’il est prouvé que mon départ peut donner la paix à mon
pays, il n’y aurait pas du tout de problème, mais ce n’est pas du tout prouvé. et c’est
très loin d’être prouvé. c’est très très, très, loin d’être prouvé.
-Alors qu’est-ce que vous allez faire ? Continuer à vous battre, dos au mur ?
L.G : mais moi je ne me bats pas, je me défends quand on m’attaque. sinon, dans ce
pays-ci, la côte d’ivoire, renseignez- vous, vous verrez que je n’ai jamais été à la base ni
d’un coup d’etat ni d’une guerre civile. pour ça il faut regarder de l’autre côté.
-Monsieur le président, si vous étiez en face d’Alassane Ouattara, qu’est-ce
que vous lui diriez ce soir ?
L.G : je lui dirai qu’il n’a pas gagné, ce n’est pas la peine que les gens meurent. je lui
dirai ça !
-Et vous pensez que ça suffirait pour qu’il s’efface ?
L.G : non ! parce que si ça suffisait, on n’aurait pas fait la guerre. mais c’est ce que je lui
dirais. vous m’avez demandé ce que je lui dirais.
-Donc, la guerre va continuer ? C’est ça que voulez nous dire ?
L.G : non ! ce n’est pas ça que je veux vous dire. parce que je pense que les êtres humains
ont en eux une dose de sagesse qui finit toujours par triompher. Don, je suppose
qu’elle va triompher, mais les militaires ont demandé la cessation
de la belligérance. je suppose que immédiatement après eux les politiques vont
prendre le relais pour discuter. et moi je suis prêt à discuter.
-La France réclame que vous signiez un papier où vous reconnaissez la victoire
d’Alassane Ouattara. Vous ne le signerez jamais ?
L.G : mais je ne reconnais pas la victoire de ouattara, pourquoi vous voulez que je signe ça ?
-Donc, vous ne signerez jamais ce papier ?
L.G : je ne reconnais pas la victoire de ouattara. si je le reconnaissais, cela se saurait. si
lui aussi reconnaissait ma victoire, ça se saurait. pourquoi voulez-vous qu’au bénin, au
tchad, au burkina faso, en Guinée, etc. les conseils constitutionnels proclament
les résultats qui sont acceptés par le monde entier et puis en côte d’ivoire, le conseil constitutionnel
proclame un résultat que les gens ne veulent pas accepter ? pourquoi, selon
vous ? pourquoi ?
-Est-ce que ça veut dire que vous allez préférer…
L.G : non, mais je vous ai posé une question…
-Mais je ne sais pas quoi vous répondre Monsieur le président. Je suis infichu de
vous répondre, je suis meilleur pour les questions et encore, que pour les réponses.
L.G : (rires) bon ! je vous écoute.
-Es-ce que, pardonnez-moi d’être aussi familier, mais j’imagine que vous vivez
des moments extrêmement durs…Qu’est-ce qui vous fait tenir ? Comment vous
tenez sous cette pression ?
L.G : mais la recherche de la vérité. je trouve absolument ahurissant que la vie d’un
pays, la vie d’une nation entière se joue sur des coups de dé ou des coups de poker
dans des capitales étrangères. Des gens se lèvent, disent n’importe quoi qui n’a rien à
voir avec la réalité. ce n’est pas sage pour la gouvernance mondiale. et ce n’est pas sage
que des pays puissants aient ces positions-là quand il s’agit des pays plus pauvres et plus
faibles.
-On vous sait croyant
L.G : oui !
-Et on imagine que vous avez de la peine avec tous ces morts et tous ces blessés
ces derniers jours
L.G : beaucoup de peine. beaucoup ! et je sors même d’un culte.
-Pardon !
L.G : je dis, je sors même d’un culte-là si ça peut vous aider. je sors d’un culte pour
prier justement pour que la sagesse habite les uns et les autres et qu’on s’asseye et qu’on
discute. un de mes slogans en côte d’ivoire, c’est justement :asseyons-nous et discutons.
et si vous demandez à des ivoiriens, ils vous le diront. mais on ne veut pas s’asseoir
parce qu’on compte sur des forces armées étrangères. mais personne ne peut prendre
le pouvoir comme ça. même si quelqu’un prend le pouvoir comme ça, ça va
durer combien de temps ?
-J’ai l’impression, Monsieur le président, que personne ne pourra vous convaincre…
L.G : non, mais écoutez, moi je suis en côte d’ivoire, je fais la politique depuis que j’ai
l’âge de 18 ans, je connais tous les hommes politiques en côte d’ivoire ; je connais tous
les partis politiques en côte d’ivoire ; je connais tous les gens ; je connais toutes les régions.
alors, j’ai une position et personne ne veut m’écouter. on ne veut même pas écouter
le conseil constitutionnel. alors si on ne veut pas écouter les institutions que notre constitution
a fait mettre en place, où allons-nous ? c’est ça qui est mon problème au-delà du simple
résultat d’une élection ponctuelle. c’est ça la question. où allons-nous ?
-Vous campez sur votre bon droit, vous campez sur la victoire que vous estimez
avoir remportée et qui vous a été reconnue. Bon, maintenant on est dans une autre
situation…
L.G : oui mais écoutez, on prend le problème à la racine si on veut le régler.
-Mais est-ce que vous imaginez que les combats reprennent là au-dessus de votre
tête, autour de votre résidence et qu’il y ait de nouveau des hommes qui
tombent, des vies qui…
L.G : ecoutez, alors si c’est ça l’argument essentiel de mes adversaires, c’est un mauvais
argument. c’est-à-dire, on fait la guerre et ont dit bon comme il y a des morts…ce n’est pas
ça ! c’est qui a gagné les élections ? et si on ne répond pas à cette question et qu’on dit
oui comme il y a des morts retirez- vous, évidemment on peut le dire à nous deux. il serait
plus sage même de le dire à nous deux. est-ce que vous comprenez ? comme ça on
prendrait d’autres candidats pour lesquels il n’y a pas encore eu de mort. on ne peut
pas dire comme il y a des morts, toi, retire-toi et puis laisse l’autre, pourquoi ?
-Est-ce que vous pensez que les forces rebelles, les anciens rebelles, ont commis
des crimes de guerre ?
L.G : je n’en suis pas là ! moi,j’ai fait prendre deux lois d’amnistie pour eux. Donc je n’en
suis pas à culpabiliser untel ou untel. on m’a dit pour avoir la paix, il faut faire prendre des
lois d’amnistie, je les ai fait faire. j’ai fait des projets de loi,je les ai transmis au parlement
qui les a votés, donc je ne regrette pas du tout. parce que nous avons eu quand même
trois quatre ans de paix relative. mais je ne suis pas là pour accuser quelqu’un. je dis
que si on veut régler un problème, si on veut nous aider nous les ivoiriens, à régler nos
problèmes, il faut qu’on nous aide à trouver qui a gagner les élections. c’est ça que je dis.
ce n’est pas en venant nous bombarder, en venant bombarder
un camp…
-Président Gbagbo et si je vous dis, c’est trop tard ?
L.G : si vous dites que c’est trop tard, c’est trop tard. ce sera trop tard non seulement
pour moi, mais pour toute la côte d’ivoire. mais sachez seulement que dès le premier
jour de la contestation, dès le 29 novembre, ou au début du mois de décembre, j’ai dit, «
recomptons les voix », j’ai dit, « suivons la voix de la constitution.
-Mais depuis, toutes sortes de pays ont reconnu la victoire d’Alassane Ouattara.
Là on tourne en rond.
L.G : vous dites ?
-J’ai dit que beaucoup de pays ont reconnu, depuis, la victoire d’Alassane Ouattara.
L.G : oui, c’est-à-dire que beaucoup de pays ont dit que ouattara est le nouveau président,
c’est différent de reconnaître la victoire. pour reconnaître la victoire, le conseil constitutionnel seul qui
la proclame. or, je suis celui que le conseil constitutionnel a proclamé vainqueur. Les autres,
ils ont dit que c’est ouattara le nouveau président, c’est tout à fait différent.
-Très bien ! Merci Monsieur le président d’avoir accepté de nous parler et parler ainsi
aux Français. On va donner les plus larges échos à vos déclarations. Mais je vais
vous poser une dernière question toutefois…
L.G : oui, oui
-Elle est un peu indiscrète, elle est un peu intime mais, est-ce que vous êtes prêt à
mourir ?
L. G : je crois qu’un homme qui vit et qui ne pense pas à la mort ne vit pas. et puis, moi je
ne suis pas un kamikaze. j’aime la vie. Les amis qui m’ont connu quand j’étais étudiant
en france, ils peuvent en témoigner. j’aime la vie. Donc ma voix n’est pas une voix de
martyr. ce n’est pas une voix de (hésitation)…non, je ne cherche pas la mort. mais je
veux dire que maintenant à 65 ans passés, quand la mort arrive, elle arrive, mais ce n’est
pas mon objectif ça, mourir.
-Merci, monsieur le président. Longue vie à vous alors et aux Ivoiriens. Merci
beaucoup.
L.G : merci de me souhaiter longue vie, allez, merci et au
revoir.
Au revoir Monsieur le président