Alassane Ouattara et son régime sont décidément friands des remous sociopolitiques en Côte d’Ivoire. C’est ainsi qu’il faut sûrement comprendre le communiqué du Conseil des ministres du mercredi 16 mai 2018 qui a surpris tout le monde en annonçant la révision de la liste électorale sur la pé- riode du 15 au 24 juin 2018. Pourtant, cette opération concerne, dit-on, toutes les personnes en âge de voter et qui ne sont pas encore inscrites du tout sur la liste électorale, mais aussi celles qui y sont inscrites et qui pourraient réclamer des changements. Depuis l’annonce de cet événement, quelques mouvements d’humeur sont perceptibles dans le corps social. Au lendemain de cette annonce, l’on a vu Mamadou Koulibaly, président de LIDER, chez Abou Drahamane Sangaré du Front populaire ivoirien fondé par Laurent Gbagbo. Rien n’a filtré de leur rencontre. Mais il est à parier que le communiqué gouvernemental a pu être évoqué. Par contre, selon nos informations, d’autres rencontres sont en préparation entre membres de l’opposition et de la société civile sur le sujet. Interrogés, d’autres acteurs qui réclament «le dialogue pour la réforme de la Cei» depuis des mois ont préféré réserver leurs réactions après concertations avec leurs bases ou avec leurs alliés. Mais dans leurs attitudes, la gêne et la déception sont perceptibles. La décision unilatérale prise par Ouattara et son clan d’ouvrir la révision électorale sans concertation risque donc de provoquer des soubresauts dans le microcosme politique ivoirien. Pour des raisons évidentes.

 

 

 

 

 

Dix jours pour enrôler 11 millions d’électeurs !?

 

D’abord sur la durée de la révision de la liste électorale. La période de dix jours (15 au 24 juin 2018), est visiblement trop courte. Pour les élections de 2020, toutes les formations politiques bouillonnent dans les starting-blocks, montrant que toute opération préparatoire à cette échéance, comme en 2010, va drainer du monde. D’ailleurs, aux termes du communiqué du Conseil des ministres, et selon les informations obtenues auprès de la très contestée Commission électorale indépendante (CEI), «pour la révision annoncée, rien n’empêche toute la population déjà inscrite, c’est-à-dire environ 6,3 millions d’électeurs, de pointer dans les centres d’enrôlement soit pour véri- fier que le nom est effectivement sur la liste, soit pour procéder à d’éventuelles rectifications ou encore pour demander à changer de lieux de vote». De plus, le régime Ouattara ayant lui-même annoncé que le Recensement général de la Population et de l’Habitat (RGPH) de 2012 a affiché près de 22 millions d’habitants en Côte d’Ivoire, tous les observateurs affirment : «une révision de la liste électorale qui n’aboutirait pas au chiffre de 10 à 11 millions d’électeurs est forcément bâclée». Pour ne pas dire truquée ! Du coup, avec un peu de consensus et d’apaisement, on aurait pu s’attendre à un vaste et terrible mouvement de 10 à 11 millions d’électeurs décidés à se faire enrôler ou à vérifier leur inscription en vue du scrutin crucial et dé- terminant de «l’horizon 2020». Avec une telle attente, à moins de préparer la Côte d’Ivoire aux cafouillages sanglants dont ils détiennent le secret, Ouattara et son régime devaient savoir que les dix jours affichés pour l’opération seront intenables. Déjà soupçonné par ses propres partisans de se frayer de nouveau le chemin du chaos pour un   roisième mandat, le président d’honneur du RDR donne l’impression qu’il a opté de bâcler cette opération en dix petites journées. Autrement dit, la précipitation affichée pour réaliser la révision électorale à la vitesse de l’éclair incline à penser que Ouattara et son régime ont déjà achevé l’enrôlement de leurs seuls partisans et cherchent à prendre de vitesse adversaires (de l’opposition cré- dible) et partenaires (du RHDP), notamment le PDCI de Bédié qui attend «le pouvoir par l’alternance en 2020», sans effort ! Bref, cette précipitation montre aussi une certaine «volonté d’exclusion» aux consé- quences prévisibles.

 

 

 

Les guerriers contre l’exclusion veulent… exclure ! La révision de la liste électorale est annoncée alors que la Côte d’Ivoire compte encore des dizaines de milliers d’exilés, potentiels électeurs, hors du territoire. Mais à l’intérieur du pays comme à l’extérieur (Libéria et Pays-Bas), de nombreux prisonniers d’opinion, eux aussi électeurs, restent dé- tenus et maltraités. Réviser la liste électorale sans eux, c’est faire de l’exclusion massive. Or, l’histoire de la Côte d’Ivoire porte cette sale leçon comme une balafre indélébile : M. Ouattara et son régime ont créé une rébellion armée, infligé la guerre aux Ivoiriens, de 2002 à 2011, sous prétexte de combattre «l’exclusion». Parvenu au pouvoir par la force des armes, M. Ouattara affiche, depuis 2011, une implacable volonté d’exclure une immense partie des Ivoiriens de la compétition électorale dans son propre pays. Certes, la population semble subir l’inacceptable en se contentant de gémir. Mais Abou Drahamane Sangaré, co-fondateur du Front populaire ivoirien (FPI), fidèle parmi les fidèles de Laurent Gbagbo, ne cesse de le ré- péter à tous les meetings publics : «On n’est jamais assez fort et puissant pour s’asseoir sur la pointe de sa propre épée !». Ouattara fait donc courir un réel danger à la Côte d’Ivoire en recréant, cette fois en grandeur nature, «l’exclusion» qu’il a brandie pour conquérir le pouvoir par la guerre. Sur ce chemin-là, à l’approche de 2020, la réalisation unilatérale de la révision de la liste électorale, si elle est effective, pourrait donner un autre gros coup de machette dans la cohé- sion sociale déjà fragilisée par la guerre et par la gouvernance chaotique du ré- gime. A ce jeu-là, l’étincelle qui peut mettre le feu aux poudres demeure l’entêtement de Ouattara à passer en force avec la CEI contestée par tous

 

Pourquoi narguer le monde entier avec cette CEI ?

 

Dans une interview accordée, le lundi 14 mai 2018, au média ivoirien en ligne Alerte Info, Alain Lobognon, ancien chargé de Communication de la rébellion armée, ancien ministre des Sports, député RDR (parti de Ouattara), se réclamant pro-Soro (ancien chef rebelle, actuel président du Parlement), affirmait, lucide : «Nous sommes à une pé- riode où il faut créer les conditions pour que l’élection se passe très bien en 2020. Que les ivoiriens aillent en chœur à cette élection, comme ils l’ont fait en 2010 avec un taux de participation de 83% (…). donc, créons les conditions : une nouvelle Commission électorale indépendante, des cartes nationales d’identité aux ivoiriens, des cartes d’électeurs aux ivoiriens, de toutes les conditions, pour aller aux élections». Un mois avant Lobognon, dans une déclaration produite à l’issue de son troisième atelier de dialogue citoyen tenu, le 17 avril 2018 sur le thème «Regards des organisations des droits de l’Homme sur les perspectives 2020 en Côte d’ivoire : Crainte ou espoir ?», la Convention de la Société civile ivoirienne (CSCI) tenait le même langage : La CSCI faisait, entre autres recommandations au gouvernement, «l’instauration d’un dialogue social inclusif entre les acteurs sociaux et politiques, la réforme de la Commission électorale indépendante». Un autre mois avant la CSCI, à l’appel du professeur GeorgesArmand Alexis Ouégnin, président d’’’Ensemble pour la Démocratie et la Souveraineté’’ (plateforme politique de l’opposition), une marche pacifique était organisée à Abidjan sur même sujet, le jeudi 20 mars 2018. Bien entendu, le régime Ouattara a sauvagement réprimé la manifestation et procédé à 20 arrestations dont le viceprésident d’EDS, Jean-Gervais Tchéidé, encore pris en otage à la MACA. Enfin, même le PDCI-RDA de Bédié, allié du régime Ouattara dans la coalition au pouvoir, a fini par faire droit à ces revendications unanimes visant la réforme de la CEI. Au plan international, bien avant les Ivoiriens, le Conseil de Sécurité de l’ONU, par sa Résolution 2062 du 26 juillet 2012, recommandait déjà la réforme de la CEI «pour son adaptation au nouveau contexte politique en Côte d’ivoire». Dans un procès perdu par le régime Ouattara, l’Union Africaine (UA), à travers l’arrêt de la Cour africaine des Droits de l’Homme et des Peuples en date du 16 novembre 2016, déclarait «la Cei illégale, inapte à garantir le juste suffrage des ivoiriens», et enjoignait Ouattara et son clan à «procéder à des changements notables au niveau du cadre général d’organisation des élections en vue de rendre celles-ci impartiales, consensuelles, inclusives et par conséquent crédibles». Comme on le voit, depuis 2012, l’Onu, l’UA, la Société civile, les alliés et supporters de Ouattara ont tous joint leurs voix à celle de l’opposition crédible et non achetée conduite par le FPI fondé par le président Laurent Gbagbo : L’unanimité est donc faite dans l’opinion nationale et internationale contre la CEI actuelle. Le monde entier réclame «le dialogue en vue de la ré- forme de la Cei». Par la décision unilatérale de la révision de la liste électorale prise le mercredi 16 mai 2018, Ouattara prend à contre-pied tous ces acteurs et observateurs de la vie politique ivoirienne qui réclament la réforme de la Commission électorale indépendante. En maintenant cette CEI malgré toutes les clameurs qui la conspuent, Ouattara choisit de narguer non seulement l’opinion nationale dont il se fout – ce n’est pas son suffrage qui l’a fait président – mais aussi l’opinion internationale dont il est le poulain. Il se croit être l’exception pour confirmer la règle : Ouattara veut s’asseoir sur la pointe de son épée sans courir l’irréparable d’être transpercé. Va-t-il y parvenir ? Qui vivra verra.